L'art et la matière

Gilles Bechet
23 février 2022

La Vie matérielle rassemble à La Centrale huit artistes italiennes et quatre belges dans un dialogue subtil entre vie personnelle et création artistique.

Le titre de la nouvelle exposition de La Centrale traduit son propos en deux mots presque génériques. La vie et la matière. Comment la création artistique transcende-t-elle les matières les plus communes et sans valeur en créations artistiques singulières connectées à l'intime ? Le matériau n'est pas utilisé pour ce qu'il est, mais pour ce qui peut être ou apparaître. L'exposition reprend en grande partie celle présentée au Palazzo Magnani à Regio Emilia avec des artistes italiennes. Pour son déploiement à Bruxelles, s'ajoutent quatre artistes belges. Toutes des femmes. Il n'est pas ici question de revendication féministe ou de la mise en avant d'une hypothétique sensibilité féminine commune, mais plutôt d'une opportunité pour des femmes artistes d'exposer ensemble, pour affirmer leur présence sur la scène artistique. Il est à noter, tout de même, que le titre de l'expo est emprunté à une autre femme, écrivaine, Marguerite Duras, qui dans La Vie matérielle parle de ces petits détails, insignifiants, du quotidien sans lesquels la vie n'aurait aucune raison d'être.

Ce n'est qu'en approchant la composition d'Arlette Vermeiren qu'on découvre que les papillons de papier entortillés qui forment un tapis coloré sont noués avec les papiers de soie avec lesquels on emballe les oranges. Sur la grande fresque qui lui fait face, c'est avec des morceaux de tulle que l'artiste crée d'autres liens dans un arc-en-ciel électrique et vaporeux. C'est la première fois que la Belge, qui travaille le textile depuis une cinquantaine d'années, met la main au tulle.

Tout ce qui brille n'est pas or, nous dit Serena Fineschi. Point de matériaux précieux dans sa scintillante composition, mais des emballages de Ferrero Rocher, résidus de la gourmandise et du consumérisme contemporain. Il en va de même pour les taches colorées accumulées au sol comme des confettis d'après la fête, il s'agit de chewing-gums qui apportent une touche mélancolique aux teintes pastel. La beauté naît ici de presque rien, de résidus de poubelles.

C'est dans la nature que Chiara Camoni va chercher une beauté plus apaisée. Avec des impressions sur soie des débris végétaux ramenés de promenades en forêt, l'artiste crée un mystérieux refuge de soie. Dans un petit recoin de l'espace, elle installe sa living-room, une petite chambre en bois et céramique posée sur un tapis de plantes sèches et de sable ramené de la plage de Llandudno. Comme la matière de la mémoire en suspension.

Avec Claudia Losi, c'est la parole qui devient matière, la parole de femmes qui parlent de leur rapport avec un corps qu'elles peuvent avoir du mal à accepter, quand il ne correspond pas aux critères de la beauté standardisée et marchandisée. Ces mots imprimés sur des bandes de tissus forment comme une cabine d'essayage ou une porte vers une autre dimension, non pas pour changer son corps, mais bien le regard que les autres lui portent.

Chez Lieve Van Stappen, la matière est métamorphose, transformation. Dans sa vidéo d'animation, elle assemble les feuilles et les fleurs recueillies pendant un an pour créer un cerveau végétal qui croît et meurt avec les saisons. Des « arbres généalogiques », exposés au Flanders Fields à Ypres, dressent leur tête hérissée de clous comme des fétiches animistes. Des troncs de saules pour se souvenir des ravages de la Guerre des tranchées. 

Ludovica Gioscia ramène de la matière d'un voyage d'introspection et dresse un autel-totem en hommage à son chat Arturo et au designer Ettore Sotsas.

Lea Belooussovitch joue le contraste entre la dureté des photos dont elle s'inspire, ici des enterrements de victimes de la Covid, avec des ombres fuyantes colorées appliqués au pastel sur du feutre, comme pour consoler la violence du monde.

Loredana Longo achève le parcours avec une spectaculaire installation. Un portique infranchissable fait de 1500 goulots de bouteilles brisées dont les débris acérés sont enfilés sur des tiges filetées. La puissance de l'œuvre vient de la tension entre sa beauté plastique et l'acte de destruction violente invisible qui en est à l'origine. On voit les formes baroques et translucides du verre pas les mains de l'artiste, entaillées à force de fracasser et d'assembler les bouteilles qu'elle ramasse autour de son atelier milanais.

Par le prisme de l'intimité, les douze artistes de l'exposition nous disent avec simplicité que la vie n'est pas que matérielle. Elle est beauté et imagination et devient création par une invitation au regard.

 

La Vie matérielle
Centrale for Contemporary Art
Place Sainte-Catherine 44
1000 Bruxelles
Jusqu’au 13 mars 
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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