L’art tordu de Wim Delvoye

Gilles Bechet
05 avril 2019

L’art de Wim Delvoye est un art de la référence et de l’ornement. Et il en joue avec jubilation pour tordre nos attentes aussi bien que la matière. L’exposition proposée au Musée royaux des Beaux-Arts rassemble des séries emblématiques et des nouvelles pièces dans une cohérente diversité.

Il y a quelques années, Wim Delvoye s’est amusé à hacker le logo de Walt Disney pour y glisser son nom. Au-delà de la boutade graphique, cette substitution a peut-être plus à nous révéler sur l’artiste belge qu’il n’y paraît. Non parce qu’il a fait l’acquisition d’un château en Wallonie ou qu’il doit une partie de sa renommée à un animal - dans son cas, un cochon plutôt qu’une souris. S’il est un grand artiste, le Gantois est aussi comme l’Américain, un entrepreneur et un entertainer. Delvoye l’a répété à plusieurs reprises, il ambitionne de s’adresser au plus grand nombre. Sa présence dans un grand musée national ne peut donc que le combler. L’exposition, qui rassemble des séries déjà connues et quelques œuvres créées spécialement pour l’occasion, se partage entre un espace monographique et des incursions dans les salles des maîtres anciens. La plupart de ses œuvres ont la force de l’immédiateté. On perçoit assez rapidement de quoi il s’agit, mais cela ne vaut pas dire pour autant que le premier regard épuise le sujet. La torsion ou le rhabillage qu’il applique à certaines de ses sculptures ne se limite pas à la matière, elle travaille aussi le sens. Derrière son art parfois tape-à-l'œil, Delvoye est un commentateur détaché de nos obsessions et choix contemporains.

 

Essorage


Les emblématiques cochons, mis en avant sur l’affiche, on les retrouve dans la salle des Rubens. Tabriz, Qamsar ou Yazd, leurs petits noms, font référence aux tapis iraniens qui les habillent. Glissés sous une seconde peau de soie, ils observent placidement les toiles du maître anversois. La confrontation se fait tout en douceur, comme avec ses sculptures inspirées d’un bronze de Jef Lambeaux ou de Raoul Larche qui se retrouvent un peu plus loin. Passées à la centrifugeuse, elles semblent avoir gagné en légèreté.

Tel un deus ex machina, l’artiste tord les œuvres d’art, les camions et les crucifix. La torsion qu’il fait subir à ses modèles tient presque de l’essorage, comme s’il voulait s’assurer de ce qu’il en reste. Comme au jugement dernier, on viderait le corps de tout le superflu pour peser le poids de son âme.

Dans son travail de sape de la forme et des symboles, il combine les technologies de pointe à l’artisanat le plus raffiné, passant de la modélisation 3D aux techniques de moulage à la cire perdue. Une de ses œuvres les plus fascinantes est le Goodyear Optirac, sculpture en acier qui tord la figure du pneu pour créer une double boucle sans fin, métaphore funèbre de notre obsession de la vitesse.

 

 

Dentelle gothique


Wim Delvoye est un artiste de l’ornement et du détail, qu’il redistribue avec ironie entre passé et présent. Des coques de Maserati ou de Ferrari en aluminium, patiemment embossée par des artistes iraniens pour couvrir cette enveloppe de vitesse de symboles et de motifs parfois millénaires. Du coup, on ne sait plus trop ce qu’on regarde. Il en va de même pour ce camion en dentelle gothique tordu par un méchant coup de vent ou pour sa série de pneus, immenses, immobilisés à jamais par le ciseau du sculpteur anonyme.

Irrévérencieux, il n’hésite pas à tordre un crucifix, qu’il boucle sur lui-même ou transforme en double hélice ADN. Et ce n’est pas un hasard. Le Christ n’est-il pas d’abord un corps, un corps en souffrance et le corps est au cœur du travail de Delvoye. Un corps radiographié, et même externalisé dans Cloaca, sa fameuse machine à excréments qui occupe toute une pièce dans sa monumentale froideur clinique.

En ces temps hantés par le transhumanisme, certains confieraient sans sourciller cette fonction corporelle mal aimée à une machine. Et elle semble accomplir sa tâche sans soupir, mais non sans difficultés puisque, si le corps mécanique n’a pas besoin de médecin, il doit régulièrement se faire réviser par des techniciens. La perfection n’est pas nécessairement là où on l’attend.

 

 

Wim Delvoye
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
3 rue de la Régence
1000 Bruxelles

Jusqu’au 21 juillet

Du mardi au vendredi de 10h à 17h
Samedi et dimanche de 11h à 18h

www.fine-arts-museum.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.