Dans le chaos théâtral de Latifa Echakhch

Mélanie Huchet
04 mars 2020

C’est une première en Belgique ! L'artiste franco-marocaine Latifa Echakhch présente au BPS22 à Charleroi sa première rétrospective muséale. Intitulée The sun and the set, l’exposition commissionnée par Dorothée Duvivier se déroule dans deux espaces distincts : les objets-sculptures dans la Grande Halle - que vous ne manquerez pas ! - et les œuvres murales dans la Salle Pierre Dupont - qu’il ne faudra pas louper car cachée derrière un rideau noir. 

Sommes-nous arrivés trop tard à une fête, un spectacle ou une pièce qui vient de s’achever ? Ou alors, sommes-nous entrés par les coulisses d’un évènement prêt à débuter ou déjà terminé ? Le mystère est total. Dans cette Grande Halle, cinq gigantesques rideaux de théâtre suspendus (droit ou de travers) sur lesquels sont imprimés des photos prises par l’artiste décorent le lieu. Ces différents paysages visuels sont là pour fragmenter l’immensité de l’espace en différentes temporalités. On y découvre au fil de la déambulation une vue urbaine de Hong Kong, un coucher de soleil ou des montagnes en Suisse, une usine de Charleroi et une vue de Bruxelles prise de l’avion. 

Les objets du quotidien, véritables personnages principaux

Mais attention, regardez où vous marchez ! Car c’est au sol que vous trouverez la majorité des œuvres. On y trouve, avec intrigue et amusement, des chapeaux melons noirs posés à l’envers, remplis d’encre - clin d’œil à Magritte, un alignement de baskets, des pneus brûlés, des objets d’acrobate ou des accessoires de pole dancer, un jeu de cartes jeté en vrac autour de pierres, des tasses en verre brisées, des tapis sur lesquels on trouve vêtements, objets, disques vinyles, plus loin une minuscule théière, d’autres tapis, évidés, seuls leurs contours sont encore présents. Côté mobiliers et objets-sculptures plus volumineux, de nombreuses chaises et tabourets voilés par un tissu, une robe longue bleue jetée négligemment sur un pupitre ou cette plateforme sur laquelle se trouve en vrac instruments et uniformes de fanfare. Face à cette joyeuse cacophonie visuelle, il faut un moment d’introspection, voire même à soupçonner Latifa Echakhch de jouer avec son public. "Le questionnement du spectateur est un matériel en soi pour mes installations. Il est aussi important que mes objets", explique-t-elle. Chaque paysage accompagné de ses accessoires rappelle une scène de théâtre où des histoires vont se révéler, se raconter. 

Absence, souvenirs et engagement politique

Trois thèmes majeurs se dégagent de l’exposition : l’absence d’abord. "Latifa Echakhch occulte systématiquement la présence des corps, au profit des traces que ceux-ci ont laissées", révèle la commissaire d’exposition Dorothée Duvivier. Des sortes de fantômes qui nous accompagnent en toute discrétion dans notre balade (Red Ball and Figure, Pole dancer, L’Indépendante) mais aussi dans ses rideaux-paysages complètement dépeuplés. 

Les souvenirs ensuite. Ceux de son enfance au Maroc, où elle a passé très peu de temps. Un hommage à l’humour mais aussi à la poésie de son oncle ingénieur en géologie, avec cette fameuse théière sous la gouttière qui court le long de la toiture du BPS22 (Le Thé de Saïd). Ce tonton marocain habitait dans un village sec et aride, aux maisons pourvues de toits pointus et de gouttières construites par des français. "C’était devenu une blague entre nous et mon oncle a tenu à déposer une théière sous la gouttière pour avoir un thé spécial au cas où il pleuvrait !", plaisante Latifa Echakhch avant de raconter l'histoire de ce Fakir muni de petits sacs remplis de morceaux de verre écrasé, pour ensuite les poser à terre avant de marcher dessus. Des réminiscences qui ont fortement marqué l’artiste...

Enfin, l’engagement politique que l’on retrouve dans les deux différentes salles : toujours sur le sol de la Grande Halle, quatre pierres provenant d’un campement construit à Ibiza pour accueillir les tentes des soldats marocains enrôlés de force à l’époque de Franco. Un endroit détruit que la jeune femme ressuscite par le biais de son installation, pour ne jamais oublier... Autour, un jeu de cartes éparpillés appelé La Ronda, auquel l’artiste jouait enfant, convaincue jusqu'à récemment qu’il s’agissait d’un jeu typiquement marocain alors qu’il est espagnol. Une manière d’associer les émotions de son enfance aux relations culturelles entre son pays d’origine et l’Espagne (Elvissa, Ibiza). Plongée dans l’obscurité - éclairée par quelques spots à la luminosité lunaire - la Salle Dupont est d'une splendeur scénographique. 

Sur l’un des murs, on reste scotché devant Crowd Fade crée pour l’occasion, une fresque figurative sur ciment, cassée par certains endroits, dont les morceaux gisent par terre. Ici, c’est une foule de manifestants que l'on voit mais non identifiables. "Latifa Echakhch généralise la forme de protestation sans entrer dans des spécificités locales, elle pourrait avoir lieu dans n’importe quel endroit du monde", explique Dorothée Duvivier. L’œuvre construite puis déconstruite par l’artiste donne une impression apocalyptique dans ce monde à l’instabilité géopolitique qui peut effrayer et donner cette sensation de chaos. 

Latifa Echakhch possède un don magnifique : celui de créer des stratégies extrêmement subtiles - et non frontales - pour convoquer des thèmes sensibles et ce, dans tous les sens du terme. De son travail se dégage une finesse, un spleen à partir de simples objets, qui entourent sa pratique artistique d’un halo fantomatique et théâtral, sublime d'inventivité. Si vous ne connaissez pas l’univers de cette artiste - qui représentera en 2021 le Pavillon suisse à la Biennale de Venise -, il est temps d’aller à sa rencontre. 

BPS22 Musée d'art de la Province de Hainaut
22 bld Solvay
6000 Charleroi
Jusqu'au 3 mai
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.bps22.be/

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.

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