Le camouflage, c’est tout un art !

Gilles Bechet
10 décembre 2019

Le camouflage n’est pas seulement une affaire militaire. Dans la nature, on se camoufle et dans l’histoire de l’art, on s’interroge, du pinceau au pixel, sur les frontières mouvantes entre visible et invisible. C’est ce qui se dévoile dans une exposition originale au FeliXart Museum à Drogenbos.

Le camouflage n’a jamais été aussi visible et aussi banal qu’aujourd’hui. Ses origines ne sont pourtant pas si lointaines et elles entretiennent de nombreux liens avec l’histoire de l’art. C’est ce qu’on découvre dans une passionnante exposition au FeliXart Museum où se croisent des prêts du War Heritage Museum, de l’Institut des Sciences naturelles, du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers et bien entendu, de la collection propre du musée créé autour de l'œuvre de Felix De Boeck, fermier et peintre pionnier de l’abstraction.
Avant la Première Guerre mondiale, les soldats partaient au casse-pipe revêtus d’uniformes colorés, ce qui était une aubaine pour les peintures de bataille mais est vite devenu un inconvénient quand la portée des armes est montée de quelques crans. Les premières lois du camouflage ont été élaborées par le peintre américain Abbott H. Thayer, qui a longuement étudié les diverses stratégies de dissimulation chez les animaux. Ses fascinantes études, peintures et aquarelles, exposées pour la première fois en Europe, ouvrent l’exposition.

Un troupeau de zèbres

La Première Guerre mondiale a constitué une matrice et un terrain d’expériences grandeur nature pour les stratégies de camouflage. En France, plusieurs artistes furent rappelés du front pour participer aux ateliers de camouflage et, dans l’autre camp, Paul Klee collabora aux peintures de dissimulation des avions. Sur les navires de guerre, on appliqua le principe du razzle-dazzle, en couvrant les flancs de rayures noires et blanches disruptives destinées à brouiller la vue des ennemis. Ce motif s’inspire de l’effet que provoque un troupeau de zèbres dans la mire du lion. En jouant sur le mélange des genres, l’exposition provoque des rencontres étonnantes entre un zèbre naturalisé et des œuvres d’art optique ou lorsqu’une toile de Jozef Peeters est entourée de deux ailes d’avion peintes de motifs camouflage. Les recherches des pionniers de l’abstraction de l’entre-deux-guerres qui déjouent le fragile équilibre entre visible et invisible, figuration et abstraction, ne sont pas si éloignées de la philosophie du camouflage, comme le montrent les œuvres d’Emile Lecomte, Jules Schmalzigaug, Marthe Donas ou Joseph Lacasse.

Les surréalistes ont joué avec une autre technique de dissimulation, celle de la dissolution de l’individu par l’intérieur, qu’on peut retrouver dans les collages de Marcel Lefrancq ou dans une étonnante toile de Victor Servranckx, loin de ses formes machinistes abstraites. L’inscription dans le paysage n’est pas une préoccupation uniquement occidentale, comme le rappellent, avec beaucoup d’à-propos, trois magnifiques pièces d’art aborigène.

Le mimétisme avec le banal

Aujourd’hui, la mode, qui est devenue un camouflage social, s’approprie et détourne les motifs de camouflage militaire pour se rendre plus visible. En temps de paix et à l’heure de la standardisation de masse, la meilleure technique de camouflage n’est-elle pas à chercher dans l’absorption dans le banal et l’immersion dans la foule ? L’artiste allemand Simon Menner a puisé dans les archives de la Stasi une hilarante série de photos de déguisements proposés aux agents pour passer inaperçus. Dans une de ses performances, la Belge Ria Pacquée a enfilé la perruque, le maquillage et la robe à fleurs d’une bobonne pour une journée de courses incognito. A l’heure du passeport électronique et de la reconnaissance faciale, le camouflage ne peut être que numérique, comme le suggère l'œuvre d'Adam Harvey et son projet de recherche MegaPixel. En se distanciant de l’univers militaire, l’art montre que le camouflage est présent dans le quotidien car il est avant tout une question de regard. C’est ce que confirme le très beau dessin de la jeune artiste Sylvie De Meerler qui crée un intriguant motif, entre abstrait et concret, né de la minutieuse observation de feuilles. La beauté ne se cache pas.

Camouflage, behind the abstract pattern: Art - Nature - War
FeliXart Museum
Kuikenstraat 6
1620 Drogenbos
Jusqu’au 29 mars 2020
Ouvert du jeudi au dimanche de 10h30 à 17h
www.felixart.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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