L'autre Le Corbusier

Manon Paulus
06 février 2020

Architecte fameux, urbaniste utopique, théoricien de la modernité, Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier (1887-1965), est cependant nettement moins connu pour son apport dans le domaine des arts plastiques. Avec l’exposition The World of Le Corbusier : Collages and Drawings, Maruani Mercier Gallery dévoile l’autre pan créatif de l’homme, néanmoins central pour son activité première. Il écrira d'ailleurs : « C’est dans la pratique des arts plastiques (phénomène de création pure) que j’ai trouvé la sève intellectuelle de mon urbanisme et de mon architecture. »

Orienté vers l’architecture alors qu’il s’imagine peintre, c’est grâce au soutien d’Amédée Ozenfant qu’il fait sa première incursion dans le monde de l’art en 1918. Ensemble, ils fondent le purisme, mouvement issu du cubisme mais qui entend réfréner ses fantaisies et propose au contraire un art logique, aux formes simples avec une rigueur quasiment scientifique. Il s’agissait de trouver l’ordre statique, le typique. The World of Le Corbusier consacre d’ailleurs une pièce à quelques dessins de cette époque dont les titres évocateurs donnent le ton du mouvement : La nature morte au siphon (1920), ou encore Nature morte, pile d’assiettes, équerre et livre ouvert (1919). Ils créent ensemble la revue L’Esprit Nouveau en 1919, qui va diffuser leur esthétique. C’est à cette occasion que Charles-Edouard commence à utiliser le pseudonyme Le Corbusier d’après, semble-t-il, le nom d’un de ses ancêtres.

Mais dès 1925, Le Corbusier se sépare d'Ozenfant et s’éloigne progressivement de la rigueur géométrique imposée par le purisme. Le cœur de cette exposition semble d’ailleurs tourner autour de la figure de la femme, où l’on voit le trait plus vif et abstrait, fluide, dessiner des corps de femmes nus dans des poses lascives : étendues, assises par terre, sur une chaise. La couleur s’immisce aussi dans son travail, à l’aide de la gouache, du pastel ou encore du collage. Dès ses premières esquisses architecturales, on voit chez Le Corbusier une attention particulière à la couleur, presque impressionniste, mais l’esthétique du purisme aura mis pour un temps cette préoccupation de côté.

Si son art évoque Picasso ou encore Léger, il a pourtant ses spécificités. Notamment ce qu’on a appelé le mariage de contour, c’est-à-dire le processus qui vise à dessiner un seul trait pour évoquer deux formes en même temps et que nous pouvons par exemple contempler dans le tableau Deux femmes enlacées (1936). En plus de la femme, l’exposition donne à voir les thèmes chers à Le Corbusier : la nature morte, qui aura parcouru toute son œuvre plastique, et le taureau, qui devient une obsession surtout dans ses dernières années. On peut également apercevoir ici et là, les objets qu’il dénomme à réaction poétique : terme surréaliste qui désigne des objets dont les qualités esthétiques ne sont pas les conséquences de l’action humaine, mais de la nature ou du hasard. C’est ainsi que plusieurs toiles arborent une pomme de pin, un coquillage, un gant usagé.

Que l’on soit féru ou non du travail de Le Corbusier, cette exposition offre sans nul doute un autre regard sur l’œuvre d’un homme autant acclamé qu’accablé mais dont l’impact est aujourd’hui toujours aussi prégnant (en témoigne le nombre de tableaux déjà vendus au lendemain du vernissage). L’exposition est à voir jusqu’au 21 mars !

Le Corbusier
The World of Le Corbusier : Collages and Drawings
Galerie Maruani Mercier
430 avenue Louise
1050 Bruxelles
Jusqu'au 21 mars
Du lundi au samedi de 11h à 18h
https://maruanimercier.com/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.