Le courage d'être soi

Muriel de Crayencour
11 novembre 2015

L'homme s'appelle Georges. Au détour d'un chemin et au départ d'une légende, il lui est demandé de faire appel à tout son courage et de tuer un dragon pour épargner la fille d'un roi. Faisant cela, Georges va montrer au monde entier qu'il est capable de courage, de faire un choix et de prendre en main son destin. La légende de saint Georges, devenue mythe, est l'objet de l'exposition L'homme, le Dragon et la Mort au Mac's Grand Hornu. Ce saint, dont la première incarnation est probablement le mythe de Persée, fut instrumentalisé et interprété différemment suivant les époques, les peurs, les idéologies. Il a cristallisé des représentations religieuses, sociales, historiques mais aussi psychiques et psychanalytiques du courage et du courage d'être soi. Tout un programme !



Ce sont tant des sculptures que des peintures, gravures et enluminures qui sont à découvrir au fil d'une sélection mise en place par deux commissaires, Laurent Busine, directeur du MAC's, et Manfred Sellink, ancien directeur des Musées de la ville de Bruges et actuel directeur du Musée Royal des Beaux-Arts d'Anvers. Qu'il était ému, Laurent Busine, à la présentation de sa dernière exposition en tant que directeur du Musée des Arts Contemporains, dont il a porté le projet à bout de bras depuis 1991 ! Le MAC's s'ouvre en septembre 2002 et déroule, depuis, tant une politique d'acquisition qu'une programmation d'envergure internationale. Laurent Busine, rattrapé par la limite d'âge, s'en ira en janvier 2016 vers d'autres projets. Nous en reparlerons en janvier. « Terminer sa carrière au MAC's par un Tintoret, c'est beau, n'est-ce pas ? », commentait-il.



C'est la première fois que le musée accueille une exposition composée principalement d'œuvres d'art ancien. L'Homme, le Dragon et la Mort interroge et illustre comment saint Georges et le dragon – deux fictions – ont été représentés au fil du temps, leur combat étant l'allégorie des nombreux combats entre les forces antinomiques qui occupent le cœur et la tête des hommes, ainsi que leur manière de vivre ensemble : le bien et le mal, l'homme contre lui-même, le masculin contre le féminin, les forces du mal fantasmées ou même la sagesse contre la sauvagerie.


Un culte qui a proliféré


Dès le XVe siècle, le succès du culte de saint Georges fut considérable dans tout le monde chrétien. En Angleterre, au Portugal, en Catalogne mais aussi dans nos contrées. Il n'a pas fallu aller loin pour trouver des œuvres, les premières se trouvant dans quelques petites chapelles des environs. Ces œuvres peuplent les grandes collections mais on en trouve de multiples représentations dans l'art populaire. Un important travail scientifique de recherche et de recensement d'œuvres d'art a été fait auprès de grands musées et de collections d'églises, qui a permis une mise à jour des connaissances historiques et artistiques liées à la légende de saint Georges. Cette somme est rassemblée dans le catalogue publié à l'occasion au Fonds Mercator.


« Si, au départ, le dragon est la bête composite (...), explique Laurent Busine, il devient, après les croisades, un crocodile. En Palestine, les croisés avaient vu des bêtes immenses à la bouche pleine de dents et ils reviennent de leur périple avec des têtes de crocodiles pour prouver aux populations d'ici que le dragon existe. (...) C'est la même chose pour saint Georges. Au XIVe et XVe siècles, il est proche du soldat. Il porte une armure avec une cotte de mailles, une cuirasse et un casque. A la fin du XVe et au début du XVIe siècles, il devient presque un dandy. On est passé de la chevalerie active et des croisades à la Renaissance, durant laquelle saint Georges était parfois affublé de chapeaux à plumes et combattait le dragon très légèrement », poursuit-il.


Une vision contemporaine


Quatre artistes contemporains ont été invités à revisiter le mythe de saint Georges : Luc Tuymans, Angel Vergara, David Claerbout et Giuseppe Penone. La vidéo de Claerbout, installée au bout de la Grange à foin, est une évocation d'un conte qui débute à l'entrée d'une forêt. On s'attend en permanence à voir au fil des images apparaître un monstre ou une fée. Luc Tuymans a offert au musée un tableau de 3,80 m de large. On y voit cinq personnes accoudées à une balustrade, regardant le panorama de la bataille de Waterloo. La peinture montre des gens regardant une peinture. C'est l'œil contemporain qui s'approprie les images et traces d'un événement passé. Cette perspective dans le temps, ce plongeon est le même que fait notre œil dans l'exposition. Tous les saints Georges sculptés, peints et dessinés, nous les regardons avec notre savoir et notre regard d'aujourd'hui. Nous avons perdu notre innocence face à eux. Nous pouvons donc y voir l'allégorie toute nue d'un homme face à ses peurs et qui met en branle son courage. La princesse a l'air bien simplette ; aujourd'hui, elle aurait sans doute fait le boulot toute seule. Et le dragon, affublé d'une crête ou d'ailes, ne nous fait plus peur !




Notons La Légende de saint Georges, du Groeningemuseum de Bruges, avec ses cinq scènes de la vie du saint ; Saint Georges et le dragon, en tilleul polychromé du XVIIIe, tout à fait efféminé ; le Reliquaire de Charles le Téméraire, vers 1467-1471, en or, argent et émail, sorte de Jeff Koons du XVe ! Ou Saint Georges terrassant le dragon, une tempera sur bois du XVIe d'après Albrecht Altdorfer, dont le geste de la lance, la posture et le bouquet de plumes sur le casque évoquent un Georges en pleine extase sexuelle, le dragon s'étant couché sur le sol, le corps plein de plis et de mamelles, comme une représentation d'une femme sorcière recevant un assaut consenti ! La sélection et l'accrochage des œuvres dans un mélange des genres de bon aloi laissent au visiteur la liberté de ses propres interprétations. Ne nous en privons pas, c'est délicieux !



L'Homme, le Dragon et la Mort. La Gloire de saint Georges

MAC's

82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu

Jusqu'au 17 janvier 2016
Du mardi au dimanche de 10h à 18h



























Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.