Le futur inversé de Giraud et Siboni

Gilles Bechet
21 mai 2022

Fabien Giraud et Raphaël Siboni concluent au Casino Luxembourg leur série au long cours The Unmanned. Une œuvre protéiforme qui se projette autant dans le passé que dans le futur pour tendre un miroir subjectif et métaphysique à l'humanité.

En 1960, dans un court article publié dans la revue Science, l'astrophysicien Freeman Dyson décrit une structure qui entourerait une étoile telle une coquille pour en capturer l'énergie et l'utiliser à des fins industrielles. Cette biosphère artificielle pourrait également être habitée par une population venue de la Terre confrontée à une démographie exponentielle.

Dans leur cycle d'œuvres multimédia The Unmanned, qui associe films, performances et sculptures, le duo d'artistes Fabien Giraud et Raphaël Siboni imagine un futur hypothétique pour mieux interroger le présent. Ils utilisent cette parabole de science-fiction comme un révélateur et une plaque sensible pour faire émerger, sur le temps long, des thématiques contemporaines et universelles comme une histoire subjective de l'informatique ou une spéculation sur l'histoire de la valeur.


Communauté d'immortels

Ce mégaprojet auquel les artistes se consacrent depuis dix ans est découpé, comme une série, en saisons et épisodes qui ont déjà fait l'objet de deux expositions au Casino Luxembourg. The Everted Capital s'intéresse à la place de la valeur et du capitalisme dans le passé et le futur d'une histoire subjective de la civilisation humaine. Tout commence par la fin, ou peut-être le début, dans un intrigant prologue tourné à la caméra thermique au cœur d'un écosystème improbable qui rassemble minéraux, végétaux et animaux qui ont pu, à un moment de l'histoire humaine, servir de monnaie.

Les deux premiers épisodes prennent la forme de performances de 24h filmées en continu, la première dans un musée en Tasmanie, la seconde dans un centre artistique au Japon. Le premier film nous projette en 7231 dans une sphère de Dyson avec une communauté d'immortels qui doit faire face à la réémergence de la mort en même temps que de la transaction monétaire sous forme de blocs de sel. On ne comprend pas tout et rares sont les visiteurs qui vont regarder la boucle pendant une heure mais ce n'est pas grave et c'est d'autant plus fascinant. « On essaie de créer des mondes qui résistent à la compréhension mais en travaillant la matière qu'on en extrait pour la rendre accessible », explique Fabien Giraud.

Dans le deuxième film, des immortels sont pris en otage par des mortels pendant 3000 ans et 84 générations. On est toujours dans une sphère de Dyson, dans une réalité alternative où c'est Richard Nixon qui, en 1971, a décidé le démantèlement de la Terre pour construire une structure autour du Soleil.


Vertigineuse boucle temporelle

Les choses deviennent plus concrètes dans l'épisode suivant, où le film se dédouble en une installation fantomatique dans laquelle des débris rongés par une corrosion organique baignent dans une lumière blanchâtre. Le film nous montre une Cybelle du futur qui assiste à sa propre naissance dans un casque de réalité virtuelle. Ce personnage parle en lydien, une langue parlée en Anatolie où, en 585 av. J.-C., est apparue le première monnaie. Là où ça devient complètement fascinant, c'est que le bébé qui apparaît dans le film est celui de l'actrice enceinte au début du projet. Cet enfant, qui est celui de Cybelle, va vivre avec l'œuvre. Il va grandir et vieillir et sera régulièrement filmé (s'il le souhaite) pour être intégré à l'œuvre à chacune de ses présentations dans une vertigineuse boucle temporelle.

Un épilogue de la saison 2 sera filmé en juin 2022 dans les espaces du Casino et intégré à l'exposition. Il s'agira d'une percée verticale du musée, du grenier au sous-sol, où la caméra rencontre d'étage en étage des strates et des artéfacts qui composent et nourrissent cette fresque d'anticipation métaphysique. Que se passerait-il si on confiait à une intelligence artificielle le soin d'inventer et de dessiner nos objets usuels sans prendre en compte leur fonctionnalité.

Pour la saison 3 de leur série, Fabien Giraud et Raphaël Siboni ont nourri une IA de milliers d'images de lames provenant de la collection d'Augustus Pitt Rivers, ethnographe et archéologue, contemporain de Darwin. On peut voir sur un écran de nouvelles formes générées en temps réel et quelques-unes de ces formes improbables réalisées par des artisans exposées côte à côte comme dans un musée. L'IA répète et extrapole des formes à l'infini, sans se soucier des matériaux ni de leur fonction, mélangeant sans retenue de la fourrure à de la pierre ou du verre, dans des objets qui n'ont plus rien à voir avec des lames. Une œuvre totale nourrie d'innombrables références, The Everted Capital tient autant de la prospection immersive que de la projection intérieure. Elle désarçonnera autant qu'elle séduira par son irréductible singularité.

 

Fabien Giraud & Raphael Siboni
The Everted Capital (Katabasis)
Casino Luxembourg – Forum Art Contemporain
41 rue Notre-Dame
2240 Luxembourg
jusqu'au 4 septembre 22
Ouvert du mercredi au lundi de 11h à 19h
le jeudi jusqu'à 21h
www.casino-luxembourg.lu

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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