Le geste immatériel de Pieter Vermeersch

Gilles Bechet
05 juin 2019

Le M Museum de Louvain accueille une importante monographie consacrée à l’ artiste belge Pieter Vermeersch. Entre petits formats, fresques monumentales et installations architecturales, il expérimente l’impact de la couleur et confronte les limites de la peinture avec celles de l’espace muséal.

Depuis ses premières peintures jusqu’à ses travaux les plus récents, Pieter Vermeersch s’applique à s’éloigner de la représentation sans jamais l’abandonner complètement. Ses grandes toiles, qu’il qualifie de zero degree images, peuvent s’apparenter à un hyperréalisme abstrait où il applique la peinture sur la toile en gommant le geste du peintre pour faire apparaître une sensation de couleur.

 

Approche sensorielle


Son exposition au M Museum est une fausse rétrospective. Les huit petites peintures qui démarrent le parcours ressemblent à ses premiers travaux, mais ont été créées spécialement pour l’espace où elles sont accrochées. Pour cette série, il se sert d’une photo du réel, un intérieur de voiture avec un fragment de pare-brise et de tableau de bord, comme d’une matrice qu’il reproduit pour s’approcher de l’abstraction en expérimentant toute une déclinaison de matières. Son approche du réel et de la peinture, il la mène aussi par l’espace, un espace où on déambule et où on est physiquement confronté à la couleur qu’il sort de la toile pour l’appliquer sur les murs dans de subtils dégradés. Pour casser le cube blanc de la salle de musée, Vermeersch a installé des pans de murs en brique jaune et en parpaing créant des angles et des recoins qui redimensionnent les volumes intérieurs et changent les perspectives du spectateur. Dans cette approche sensorielle de la matière-couleur, il induit aussi des ruptures comme avec cette raclure monumentale et brutale de la surface murale qui vient interrompre un délicat dégradé. La quête vers l’immatérialité du geste de Pieter Vermeersch passe aussi par une répétition qui peut jeter le trouble. Dans une succession de peintures sans image, comme ils les appelle, il aligne cinq dégradés, jouant sur les ressemblances comme sur les dissemblances. Hyperprécises dans leur exécution et floues dans leur représentation, les toiles esquissent un récit sans narration.

 

 

Opacifiants


Quand il peint sur des plaques de marbre, il applique ses dégradés opacifiants pour sublimer la minéralité de la pierre, mais sa touche peut aussi se faire plus expressionniste, sauvage ou légère comme une plume. Comme si son geste avait été contaminé par les accidents du temps figés dans la roche.

A l’étage, Pieter Vermeersch se prête au jeu de confrontation entre les époques, une pratique devenue un classique pour les artistes qui exposent dans un musée où l’art contemporain cohabite avec l’art ancien. Dans une pièce ouverte sur la ville par de larges baies vitrées, des fragments de statuaire et d’éléments architecturaux anciens rongés par le temps sont éparpillés sur le sol comme après un jet d’osselets. Contre le mur, trois boîtes ouvertes dont l’intérieur est peint d’un monochrome métallisé. Difficile de trouver des éléments plus dissemblables et inconciliables. Il y a bien sûr le contraste entre la pierre calcaire, façonnée par la main de l’artisan puis rongée par le temps et l’acide de la pollution, et la peinture qui tapisse les volumes tellement uniformément qu’elle aurait pu être appliquée par une machine alors qu’elle a été posée par l’artiste avec la rigueur d’un artisan du Moyen Age. Entre ces contraires, tous les dialogues sont possibles, contenu et contenant, passé et présent, ou pourquoi pas sucré et salé. C’est à chacun de décider.

Pieter Vermeersch
M Museum,
28 Leopold Vanderkelenstraat
3000 Louvain
Jusqu’au 11 août
Du vendredi au mardi de 11h00 à 18h00 et le jeudi de de 11h00 à 22h00
www.mleuven.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.