Le M HKA questionne les monocultures

Gilles Bechet
12 décembre 2020

Dans un kaléidoscope d’œuvres, d’objets et de documents, le M HKA soumet au prisme de l’art le mouvement des idéologies et des affirmations identitaires de ces cent dernières années.

L’art peut-il nous amener à mieux comprendre la société et les idées qui la traversent ? C’est tout le parti de cette copieuse et labyrinthique exposition montée au M HKA par le britannique Nav Haq, nouveau directeur associé du musée anversois. Plus qu’une exposition, Monoculture est un incubateur de questions, un kaléidoscope d’oeuvres, d’objets et de documents qui exaltent ou questionnent différentes formes de cultures à sens unique apparues dans les 100 dernières années. Un propos qui résonne étrangement dans notre drôle d’époque où la culture devient la partie visible de l’iceberg identitaire et où la cancel culture conduit à une uniformisation imposée ou intégrée de l’expression culturelle.

Une pureté qui n’existe pas

D’emblée, la comparaison est faite avec l’agriculture où le mot fait référence à une production homogénéisée sensée améliorer le rendement mais qui en contrepartie se rend plus sensible aux maladies et à la dégénérescence. La métaphore est explicite. Une installation de l’artiste indien N. S. Hasha évoque l’impact de la libéralisation de l’agriculture sur les communautés rurales poussant de nombreux fermiers au suicide. Monoculture est indissociable de propagande, socle indispensable de tous les régimes dictatoriaux qui adoptent un art officiel excluant d’office tout ce qui ne se conforme pas à ses canons. On pense évidemment au régime nazi qui se cherche dans l’art une pureté qui n’existe pas, qualifiant d’art dégénéré toutes les expressions dissidentes. L’oeuvre reprise sur l’affiche est un collage de Hannah Höch. Dans ce photomontage prémonitoire et touchant réalisé en 1924, l’artiste épingle l’absurdité du concept de pureté aryenne et de son repoussoir, les mélanges raciaux. A l’opposé de la monoculture idéologique exaltée dans la Chine de Mao ou dans l’URSS de Staline, il y a l’ambiguïté. C’est en acceptant et en reconnaissant sa propre ambiguïté que l’homme trouvera l’émancipation développait Simone de Beauvoir dans Pour une morale de l’ambiguïté, un des nombreux repères culturels mis en avant dans le parcours. C’est en pleine période Mussolinenne que l’italienne Carol Rama a peint ses délicates aquarelles qui puisent dans l’intime et le trivial, une expression profondément personnelle, antithèse de la monoculture.

Une monoculture déguisée

A côté des monocultures totalitaires, y en aurait-il d’autres plus vertueuses quand elles permettent l’expression d’une minorité invisibilisée par une culture dominante ? On pense au concept de négritude initiée par Léopold Sedar Senghor et répercuté par la diaspora noire en Europe pour résonner au festival des arts nègres de Dakar en 1966. Plus près de nous, il y a l’apparition de myriades de monocultures en réaction à une monoculture dominante, blanche, hétérosexuelle et mâle. Kerry James Marshall aborde l’absence de représentation du quotidien noir dans les médias mainstream américains par une impressionnante gravure de 15 mètres. Dans l’art contemporain, les artistes ne sont plus des prosélytes mais des commentateurs, tantôt détachés, tantôt ironiques ou militants. Quand il représente un dollar, Andy Warhol se fait-il un critique ou un laudateur du capitalisme ?
Vantée par certains comme le stade ultime du multi-culturalisme, la globalisation n’est-elle pas plutôt une monoculture déguisée ? C’est ce qu’avance Mladen Stilinovic avec son ironique An Artist Who Cannot Speak English Is No Artist. La religion est aussi une monoculture qui tend à la globalisation comme le traduit l’Ummah, communauté sensée rassembler tous les musulmans dans le monde. Hasseeb Ahmed, artiste américain aujourd’hui établi à Bruxelles, y voit un concept plus politique et idéologique qu’autre chose et qui a de la peine à se traduire dans le réel. Il s’en inspire pour créer une oeuvre qui tel dôme assemble de matériaux disparates où se retrouvent différents éléments de l’architecture islamique.
Monoculture est une exposition qui est tout sauf uniforme. Sans chercher à séduire, elle est parfois confuse ou savante, mais elle mérite qu’on se perde sans à-priori dans ses débordements, ses questionnements et ses enrichissantes découvertes.

Monoculture
A recent history
jusqu’au 24.01.21
M HKA
Leuvenstraat 32
2000 Anvers
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.muhka.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.