Le temps de Kairos s’arrête à Gaasbeek

Gilles Bechet
09 mai 2017

Sous les auspices du dieu Kairos, la philosophe Joke Hermsen rassemble des artistes qui distillent le temps dans le décor fantasmé du château de Gaasbeek. Un parcours en images et en sons pour une thématique forcément insaisissable, sauf à la rêver.

Le château de Gaasbeek est une œuvre en soi. Les murs, les lambris, les voûtes et les recoins de cette fantaisie néo-Renaissance racontent des histoires qui se superposent et dialoguent avec les œuvres des artistes contemporains qui y exposent. Au cours de la visite, on monte et on descend des escaliers, on grimpe jusque sous les toits, on descend dans la cuisine aux sous-sols, on pousse des portes et on passe de pièce en pièce sans jamais revenir sur ses pas, ni regarder vers l’extérieur. Comme une déambulation dans un entre-temps. Le temps est la matière première de Château Kairos, l’exposition imaginée par la philosophe néerlandaise Joke Hermsen. Petit-fils de Chronos, Kairos est le dieu du temps disruptif et intériorisé. Celui qui prend du recul avec l’infernale cadence du temps chronologique pour goûter à l’éternité de l’instant.

 

Le temps de la mémoire


Dès l’entrée, le visiteur est invité à poser la main sur une œuvre d'Olga Kisseleva pour voir son état émotionnel s’afficher sous une horloge électronique. Par la suite, le lien avec le temps n’est pas toujours aussi littéral dans la soixantaine d'œuvres qui se succèdent au long du parcours. La poussette d’enfant que Chiharu Shiota enferme dans un écheveau de fils noirs semble jouer avec le temps de la mémoire. Corinne Mercadier, avec la photo qui fait aussi l’affiche de l’exposition, nous invite dans un lieu étrange qui n’est pas le nôtre. Des personnages de dos et une voie balisée jusqu’à l’horizon.

Dans Staging Silence, la très belle vidéo de Hans Op de Beeck projetée dans la pénombre de la chambre d’Egmont : ce sont deux mains qui construisent et déconstruisent des univers changeants avec des objets de tous les jours, plantes en pot, tampons d’ouate, bouteilles en plastique ou morceaux de sucre. Georgia Russel crée des formes indéfinies entre des bustes et des créatures marines. En approchant, on découvre qu’elles sont constituées de minuscules languettes découpées dans des livres, dont quelques mots et bribes de phrases se laissent encore deviner.

 

 

Un temps rêvé


Sous la charpente, où la Marquise Visconti avait installé son musée, se déploie une installation lumineuse et envoûtante de Pipilotti Rist. Dans un parfum de menthe, des images sont projetées sur des tentures de tulle. Un monde intime semblable à une matrice – tantôt charmant, tantôt violent, à la fois physique et spirituel – s’enroule et se déroule autour du spectateur. D’autres belles pièces sont encore à découvrir : une vidéo de David Clearbout qui ramasse le temps d’une journée sur une plage de Bretagne et les très beaux dessins au crayon de Patrick Van Caeckenbergh qui dévoile les arbres comme des créatures fabuleuses.

Dans la cuisine, une archaïque machine à ombre de Jaap de Jonge projette de fantomatiques arbres décharnés sur les murs. La réalité se confond à l’illusion qu’elle crée. La conclusion ne cherche pas la surenchère. Une sculpture de André Pielage, comme un gisant vidé de l’intérieur dont ne subsistent que des rubans d’aluminium qui s’entortillent les uns aux autres. Comme un reflet des armures qui l’entourent, témoins silencieux d’un autre temps rêvé.

Château Kairos
Château de Gaasbeek
40 Kasteelstraat
1750 Gaasbeek (Lennik)
Jusqu’au 18 juin
Du mardi au dimanche de 10 à 18h
www.kasteelvangaasbeek.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.