Le Titien, de l'amour à la mort

Vincent Baudoux
24 novembre 2020

Six tableaux de Titien conçus pour former un ensemble ont été dispersés par l’Histoire, entre Londres, Edimbourg, Madrid, Boston. Ils n’avaient plus été réunis depuis 1704, il y a plus de 300 ans. C’est dire le côté exceptionnel de l’exposition présentée jusqu’en janvier 2021 à la National Gallery de Londres, qui en présente cinq. Le sixième (Danaë) restant aux cimaises de l’Aspley House, à quelques encablures de là.

De sept à cinq

Lorsque, en 1530, Titien se lie d’amitié avec Charles Quint, le monarque le plus puissant du début du XVIe siècle, le peintre n’a plus rien à attendre de qui que ce soit. Son talent est reconnu, il est peintre officiel de la République de Venise, capitale culturelle du monde de l’époque. Depuis 1516, son atelier (où on n’hésite pas à multiplier pour les vendre les versions des images à succès) est établi sur le Grand Canal, ses œuvres recherchées par les puissants et les grandes familles européennes. L’aisance matérielle de Titien, l’organisation d’un atelier florissant et sa vigueur lui permettent d’envisager l’avenir dans la sérénité. Lorsque l'Empereur abdique, en 1556, son fils Philippe II devient le plus grand commanditaire de l’artiste, qui approche alors des 70 ans. Le jeune roi lui commande ainsi une série de sept tableaux mythologiques en grand format, tirés des Métamorphoses d’Ovide. Non terminé à la mort du peintre, La mort d’Actéon, dernier de la série, n’a jamais été livré.

Poésies

Les méchantes langues disent que le très catholique Philippe II, âgé de trente ans, souhaitait s’entourer d’images de femmes nues, grandeur nature, sous prétexte d’édification morale. Car tel est bien le contenu des passages des Métamorphoses d’Ovide choisis par Titien. Pour mémoire, ce long poème latin raconte les métamorphoses dans les mythologies grecque et romaine antique. Il est frappant que le maître vénitien ait préféré les passages les plus marquants où l’amour, le désir, et la mort (titre de l’exposition) sont imbriqués. Curieusement, dans la correspondance qu’il entretient avec son commanditaire, Titien ne parle que de poésies, sans jamais dire œuvre, ou tableau ou peinture ou quoi que ce soit d’autre. Selon le Larousse, la définition de Poésie se réfère à L’art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers. Pour comprendre où le peintre souhaite en venir, ne suffit-il pas de remplacer les vers par l’acte de peindre ? Alors, tout s’éclaire. Titien affirmerait ainsi son désir de s’affranchir d’une représentation trop littérale, trop littéraire. Et par là se détacher du concept de représentation, chose impensable à l’époque.

Le temps du métier

Les tableaux antérieurs de Titien, par exemple ses portraits, sont loués pour la qualité de rendu exceptionnelle des matières, chairs et peaux nues, cheveux, fourrures, tissus, brocards, étoffes de toutes les sortes, fibres, tissages, soieries, veloutés et surfaces de toutes natures. Mieux que quiconque, le maître de Venise est expert quant à leurs différenciations, par sa capacité à reproduire n’importe laquelle des tessitures. Certes, l’opulence de Venise à l’époque, son commerce avec la totalité du monde connu à l’époque, fait que les matériaux de qualité abondent, notamment la pierre d’azur, le lapis-lazuli venu d’Afghanistan dont on extrait le rare et recherché bleu outremer. Mais, quelle que soit la qualité des ingrédients, il en va comme en haute cuisine, le tour de main consiste à les valoriser en s’en servant à bon escient, produit d’un savoir-faire hors norme.

Tout ceci ne s’effectue pas d’un clic ou d’un coup de brosse. Le temps est un des grands ingrédients de cette réussite. D’où les longues périodes de séchage indispensables entre les couches, les reprises et glacis faisant qu’un tableau ne peut se terminer qu’en plusieurs années. Entre-temps, Titien retourne ses toiles contre le mur. Et les redécouvre d’un œil neuf après les avoir oubliées. Surpris, parfois, décelant ce qui pourrait être amélioré, ou ce qui devrait se résoudre autrement, voire de nouvelles suggestions de mise en scène, quitte à modifier plus ou moins radicalement le tableau en cours. Le temps qui passe, loin d’être un ennemi, devient ainsi un allié. Ceci explique aussi pourquoi le dernier volet de la série n’a jamais été livré.

De près, de loin

Titien innove quant aux manières de suggérer les rendus. Certes, il utilise la panoplie des moyens traditionnels, pinceaux, brosses, tissus, liants, diluants, siccatifs, lavis, ombres, mélanges, superpositions, sous-couches, vernis, etc., et ose moult chiffons imprégnés, rigides, mous, des guenilles ou étoffes précieuses plus ou moins saturées de pigments, toutes choses inattendues dans l’atelier d’un peintre à l’époque, qui laissent sur la toile vue de près une marque aussi déconcertante qu’inventée. Mais toujours juste, car, à distance, le spectateur interprète aussi chaque texture en fonction du contexte.

Titien (et son ami Giorgione) se distinguent de la tradition en élaborant leur toile à partir d’une préparation sombre, très abruptement esquissée, qu’ils affinent et éclaircissent progressivement jusqu’aux glacis lumineux de la touche finale, ce qu’ils appellent le colorito. Ils construisent à partir des ténèbres vers la lumière. Avec pour conséquence l’éloignement des injonctions du dessin préparatoire qui cerne, enclôt et étrangle la couleur dans la prédétermination de la forme. D’où ces corps en rotation qui ne posent pas, vus en raccourcis, plongées et contre-plongées éloignées des canons idéaux et statiques de l’anatomie. D’où ces éclairages de biais qui malmènent les formes. Les matières plus ou moins opaques ou transparentes se superposent en un processus attentif aux événements non décidés au préalable, aux modifications suscitées par l’invention de la matérialité pigmentaire, des rencontres colorées qui valorisent ou estompent. D’où le côté vaporeux, les textures plus ou moins rêches ou lisses qui définissent nombre de ces tableaux. D’où le support en toile à gros grain, voiles des navires souvent, comme pour découvrir la picturalité au-delà des horizons connus. Pour apprécier pleinement les tableaux de Titien, il faut à la fois les regarder de très près, pas plus que la distance de l’avant-bras, de la main en train de peindre : on y découvre alors un fameux barbouillage. C’est ainsi que Titien les voit quand il œuvre. Puis prendre du recul afin que l’ensemble se recompose en image, évidente. L’apport de Titien à l’art de son temps aura été de se détacher du sujet réaliste (de loin) pour s’autoriser le plaisir et l’indépendance de la pure picturalité (de près).

La main du Maître

Titien conçoit sa toile comme une peau, qui frissonne en chair de poule lorsque l’outil la caresse. On ne croit pas si bien dire ! En effet, il est établi que la finition de nombre de ces tableaux, dont ceux exposés ici, est effectuée sans l’aide du moindre outil, directement avec les doigts trempés dans le pigment. On peut imaginer les caresses les plus douces ou les plus fermes, qui chatouillent, mignotent, frictionnent, massent, bichonnent, frôlent, pianotent. On peut imaginer aussi qu’à la douceur succède davantage de fermeté, quand la main tapote, presse, palpe ; voire l’agressivité qui rudoie, maltraite, griffe, moleste, cogne, meurtrit, tenaille, égratigne… Ceci expliquerait la violence bien visible, les coups qui pleuvent dans les dernières œuvres. Le supplice de Marsyas en est typique, qui montre un jeune homme écorché vif, peint de manière brutale. Ou encore La mort d’Actéon, chasseur dévoré par ses chiens, avec des zones peintes comme des organes déchirés perçus en gros plan. Certes, on peut avancer l’idée centrale d’Ovide, à savoir que tout amour est immanquablement voué à la tragédie, mais on peut aussi penser que si le vieux Titien violente la tradition picturale à ce point, c’est parce qu’elle lui a si longtemps interdit d’aller au bout de son fantasme, caresser la toile en long et en large avec sa main, de toutes les manières, comme s’il s’agissait d’une peau chaude et vibrante. Vieux, il se lâche, tout au plaisir de barioler, barbouiller, patouiller et peinturlurer sans but, le vieillard n’ayant plus rien à perdre ni à prouver en rejoignant l’insouciance des enfants.

Titien, Love, Desire, Death
The National Gallery
Jusqu’au 17 janvier 2021
Actuellement fermé
www.nationalgallery.org.uk

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.