Léopold Vonpischmeyer et Olivier Goka chez A. Galerie

Vincent Baudoux
28 février 2019

La Collection Vonpischmeyer d'Olivier Goka est à nouveau visible à Bruxelles ! Après avoir été exposée dans plusieurs endroits prestigieux, dont le Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren, au Botanique, à Anvers chez Anversville, au Musée du Masque à Binche, à la Galerie Didier Claes, mais aussi en Arabie saoudite. La voici présentée à la A. Galerie, dont on sait le goût de l’éclectisme et la volonté de ne pas arpenter les sentiers battus.

Rappelons que cette collection est une des plus fameuses qui soit, qu’elle rassemble le top du top des Arts primitifs d’Afrique centrale. À une nuance près, il ne s’agit pas des œuvres originales, mais de pastiches (bluffants) qui s’assument comme tels. Ils prennent une toute autre dimension quand on sait qu’ils sont fabriqués de plastique, le plus vilipendé des matériaux de la chimie contemporaine, symbole de la pollution caractéristique de notre temps. Picasso, Kurt Schwitters, l’immense André François étaient incapables de jeter le moindre bout de papier, de bois, ou de métal, le rebut constituant une part importante du matériau de leurs œuvres. Olivier Goka aussi, sauf que, enfant de l’abondance consumériste de la fin du vingtième siècle, les objets en plastique font partie de son quotidien. Il y aurait donc une première réflexion à mener concernant la "plasticosphère" (tel que le dit joliment Mélanie Noiret), ses bienfaits, ses méfaits, le fait que, comme l’amiante, un produit miracle se transforme en toxique. Si Picasso et les autres collectionnaient divers déchets au gré des rencontres hasardeuses, Olivier Goka en systématise l’organisation. Il faut dire que le nombre d’artefacts a explosé ce dernier siècle, dans tous les domaines, tous les usages, et, obsolescence programmée exige, leur envoi rapide à la casse. L’artiste se constitue ainsi - avec l’aide d’amis rabatteurs - des stocks immenses qu’il classe par couleurs, tailles, approximations de formes, etc. Vient alors le temps de la mise en œuvre : que faire de ces montagnes ?

Comment les introduire dans le domaine artistique ? Par exemple en construisant des petits personnages, mis en scène, qui une fois photographiés deviennent des images de livres pour enfants, voire des animations. Dessiner et peindre dans le même acte, c’est désormais possible, les traditionnels crayons de couleur se transformant en bouts de plastique colorés, les trois dimensions réduites en deux dimensions par la photographie, tout simplement. Si les moyens changent, l’objectif reste le même : raconter des histoires. Celle de Léopold Vonpischmeyer, jeune soldat belge envoyé au Congo où il tombe amoureux de l’art local, par exemple. Et pourquoi ne pas relever le défi de se confronter aux œuvres muséales les plus indubitables qui soient ? Ce sera l’art africain d’avant le temps des colonies, parce qu’il fait partie de l’imaginaire belge aussi sûrement que le chocolat et la bière. Et puis, l’art africain recèle une part de mystère, d’énergie brute, impolie, chose en voie d’extinction dans l’aseptisation de nos cultures contemporaines. L’art africain de ce moment-là est enraciné dans le quotidien du village et il théâtralise les rituels d’initiation. Une fois son rôle social rempli, il est abandonné en forêt (afin d’y être recyclé naturellement). Le tour de magie disparaît, exactement comme nos objets de grande consommation.

Enfin, il n’est peut-être pas anodin qu'Olivier Goka soit branché sur l’art congolais millénaire pour la même raison que Picasso jadis, à savoir le processus même de la création artistique. En effet, la peinture occidentale depuis la Renaissance se fonde sur la reproduction plus ou moins fidèle de ce qui est déjà là, devant les yeux, alors que les anciens d’Afrique centrale assemblent des fragments, hétéroclites, pas forcément symétriques, pas forcément de même taille, ou de mêmes proportions, pas nécessairement au bon endroit, etc. mais dont la composition évoque une présence. On peut dire cela autrement : l’Occident pense par la forme, tandis que l’Afrique réfléchit en termes de forces et d’énergies vitales. Ironie qui marque bien la distance que l’artiste contemporain prend vis-à-vis de son modèle, Olivier Goka fait de ces déchets de merveilleuses pièces artisanales, techniquement impeccables, avec une qualité de matériaux et de présentation remarquables, propres, précis, brillants au propre comme au figuré, avec une scénographie digne des meilleurs musées. On dirait du design trois étoiles, à la fois tout proche et à mille lieues de la force brute de l’art dont il s’inspire. D’autant que la connivence entre les deux cultures s’amplifie par le travail du photographe Bernard Babette. Ces photos sont époustouflantes parce qu’elles ont compris qu’il faut retrouver cette magie de l’art africain ancestral. Le savoir-faire du preneur d’images joue ainsi de l’éclairage, du cadrage, du format d’impression, n’hésitant pas à métamorphoser l’objet original en l'agrandissant, lui donnant une autre dimension artistique. Difficile de mieux mêler la technologie pointue aux pratiques ancestrales, le vrai et le faux, le passé et l’actualité sociologique de l’histoire de l’art.

 

La Collection Vonpischmeyer
Olivier Goka et Bernard Babette
A. Galerie
25, rue du Page

1050 Bruxelles
Jusqu’au 30 mars
Du mardi au samedi de 11h à 13h30 et de 14h30 à 19h

http://www.a-galerie.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.