Les Abeilles de l’Invisible butinent au MAC’s

Gilles Bechet
09 octobre 2019

L'exposition collective Les Abeilles de l’Invisible rassemble au Grand-Hornu des artistes qui se mettent en retrait du monde visible pour explorer, à partir de la matière même de leur création, un vaste univers où l’on voyage par la pensée.

Comme l’évoque le magnifique titre emprunté à un poème de Rainer Maria Rilke, il y a des artistes qui s’expriment par l’invisible. Leur œuvre est une étincelle de l’alchimie qui se transmet au spectateur, un bouillonnement d’émotions et de sensations qui vont bien au-delà de ce qui est physiquement montré. La dizaine d’artistes réunis par Denis Gielen ont en commun cette quête de l’intériorité qui part de la matière, souvent brute. Et c’est ce dialogue qui touche.

Au mystère de l’art

L’impressionnante œuvre du Cubain Ricardo Brey fait de nous des voyeurs cosmiques. Saturne fracassée recrachant sur le sol des débris charbonneux, c’est tout ce qui subsiste d’un de ses enfants. Comme sortie de l’athanor de l’alchimiste, sa matière est cabossée et minérale et les planètes n’iront pas loin, elles sont retenues par des chaînes. Les vidéos de Sarkis touchent au mystère de l’art par sa simplicité. Un bol en faïence blanche et un pinceau qui caresse le bord en un cercle parfait. Le pigment noir qui se dissout dans l’eau suggère un voile éphémère avant de se déposer dans le fond pour former comme l’iris d’un œil qui regarde de l’intérieur. Avec le même procédé, il évoque les nuages que contemple le voyageur de Caspar Friedrich ou le kimono rouge d’une danseuse de Hokusai. Parfois, c’est la matière qui s’affirme, comme l’éperon de cire de Mario Merz, empreinte d’un des chênes plantés par Joseph Beuys à Cassel. La matière n’est plus que couleur, dans la transparence avec Angel Vergara ou dans l’opacité avec Jean-Pierre Bertrand. Paysages rêvés ou souvenirs de paysages, les superbes toiles de Jean-Marie Bytebier font apparaître des paysages en clair-obscur qui s’insinuent entre abstrait et figuratif. On sent dans la maîtrise de la touche picturale les fantômes des maîtres anciens.

La matière même de la pensée

Fabrice Samyn est présent avec trois séries d'œuvres très différentes et très réussies. Dans Untilted 01 Apr 2016 (Color of Time), c’est comme s’il avait pu mettre sous globe les infinies couleurs du ciel à chaque coup d’horloge. Dans son intense série Burning is shining, il crée des icônes sans Dieu sur des planches de bois brûlé et dans son installation murale de fleurs d’agave où une touche de couleur bleu ciel remplace les fleurs à la trop brève floraison. Le parcours se termine là où tout a commencé. C’est en effet la magnétique œuvre de Thierry De Cordier qui a donné envie au curateur de monter cette exposition. Exposée au pavillon belge de la Biennale de Venise en 1997, ce quart de sphère couvert d’une pellicule goudronnée et fermé de panneaux d’étain est intitulé Chambre des pensées (cinéma). Une chambre fermée à laquelle on n’a pas accès. Les évocations métaphoriques sont nombreuses, à commencer par la ruche où les abeilles font leur miel. Pour la version ici présentée, l’artiste y a ajouté une projection de lumière blanche qui peut évoquer la surface granuleuse d’un corps céleste lointain, à moins que ce soit la matière même de la pensée. Dans leur quête d’intériorité et de spiritualité, tous ces artistes nous soustraient pour un moment au fracas du monde pour nous faire entrer dans un autre, bien plus vaste.

Les Abeilles de l’Invisible
MAC’s Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 12 janvier 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.grand-hornu.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.