Les collages grandeur nature de la Fondation Verbeke

Gilles Bechet
18 août 2020

Collectionneurs passionnés, Geert et Carla Verbeke ont créé à Kemzeke, près d’Anvers, une fondation où la nature et l’art tissent des liens organiques dans la plus vaste initiative privée dédiée à l’art moderne et contemporain. Geert Verbeke n’aime pas les musées. L’art y est trop sacralisé à son goût. Dans la fondation qu’il a créée avec sa femme Carla, art et nature se mélangent presque organiquement dans un vaste domaine de 12 hectares. Implantée en bordure de l’autoroute Anvers-Knokke, elle occupe le terrain et les entrepôts de son ancienne entreprise de transport.

Refuge artistique

Tout en gérant sa flotte de camions, Geert Verbeke a commencé à collectionner les œuvres d’art et ne s’est plus arrêté. Si la première toile qu’il a achetée était une peinture du pionnier de l’abstraction Jean-Jacques Gaillard, il s’est vite tourné vers les collages, amassant au fil des années une imposante collection de plus de 10.000 pièces consacrées essentiellement aux collagistes belges, connus ou inconnus. Comme l’appétit vient en mangeant, il a enrichi sa collection d’assemblages, et de tout ce qui s’y apparente. Avec l’ouverture de sa fondation et du vaste terrain qui l’entoure, il a commencé à accueillir de plus grandes pièces, qu’il laisse s’imprégner des marques du temps et des intempéries. Il lui arrive même de recueillir des œuvres d’art abandonnées et délaissées qu’il envoie chercher, en camion bien sûr, pour les restaurer et les installer dans son refuge artistique. En ouvrant sa fondation, il s’est juré de faire les choses à sa manière. D’abord en ne quémandant aucun subside - pour ne pas devoir attendre le bon vouloir et l’imprévisibilité d’un quelconque pouvoir subsidiant - mais en comptant plutôt sur la collaboration de bénévoles et sur la polyvalence de ses installations. Ensuite, il a voulu un lieu ouvert sur la nature et sur la vie. Les entrepôts comme la cafétéria sont aménagés autant que possible avec du matériel recyclé.

La vie n’est rien d’autre qu’un collage

Une ligne de conduite que Geert Verbeke a aussi étendue à l’art. C’est ainsi qu’il a mis régulièrement à la disposition des artistes des matériaux en quête d’une nouvelle vie. En 2007, il récupère quelques tonnes de granit noir récupéré après une faillite. Jan Fabre en a fait la matière de son installation Ik spuw op mijn graf. Dans cet hommage à Boris Vian, il a rassemblé 44 pierres tombales pour des artistes disparus ou vivants, éparpillées dans un chaos de fin du monde. En lieu et place du nom au-dessus des dates de naissance et de mort, Fabre a fait graver le nom d’un insecte qu’il a associé à l’artiste évoqué. Il n’est pas étonnant que Geert Verbeke, qui se revendique  anarchiste, dadaïste et surréaliste, se soit intéressé au bio art, car la vie n’est pour lui rien d’autre qu’un gigantesque collage hasardeux, désordonné et merveilleux auquel l’art peut venir donner un sens. Au centre du grand hall d’exposition se détachent les lettres ART MACHT FREI du collectif Happy Famous Artists, qui transforment en message d’optimisme la devise de sinistre mémoire. Le Néerlandais Martin uit den Bogaard, qui se considère autant comme un chercheur que comme un artiste, est fasciné par les limites physiologiques de la mort et de la vie. En 1990, il réalisait Cow, où différentes parties du cadavre d’une vache sont conservées sous vide dans des cubes de plexiglas. Trente années plus tard, ils n’ont pratiquement pas bougé et sont une des pièces maîtresses de la collection bio art de la fondation Verbeke. Le son lancinant qui résonne dans le grand hall provient d’autres œuvres du même artiste, qui a relié les cadavres de petits animaux à des voltmètres ou des sonomètres pour transformer la décomposition du vivant en électricité ou en musique concrète.

Une atmosphère d’utopie postapocalyptique

De ces fascinantes rencontres entre l’art et la biologie, on peut relever le travail de Mandy den Elzen, qui transforme les estomacs de vaches, cheval, cochon ou mouton en sculptures. Travaillé comme du cuir, le matériau organique perd son aspect putrescible pour acquérir une qualité minérale, presque sans âge, qui révèle des formes insoupçonnées. A la demande de la fondation, l’artiste américain Mark Dion a réalisé une nouvelle installation inédite, The accused, inspirée des cabinets de curiosités des 16e et 17e siècles. Il y questionne nos rapports ambigus entre science et nature dans des vitrines remplies d’artefacts, d’objets pastiches, de fossiles et de minéraux. Pour découvrir la collection de collages de la fondation, il faut sortir du bâtiment d’exposition, traverser la serre où, dans une atmosphère d’utopie postapocalyptique, on peut croiser une cage minimaliste de Berlinde De Bruyckere, la voiture végétale de Peter de Cupere ou encore Budgie Walz, une gigantesque volière des artistes espagnols Varvara & Mar, où la mangeoire des oiseaux est reliée aux touches d’un piano de bastringue.

Dans le collage, Geert Verbeke aime l’assemblage d’improbables contraires qui offre une vision alternative de la réalité où tout est permis. En regard d’une sélection d'œuvres de la collection permanente essentiellement consacrée aux artistes belges, connus ou plus confidentiels, on peut voir les collages de Luc Peire et de Paul Panhuysen, ainsi que le mail art de Ko de Jonge.

Comme un organisme vivant

Une partie des visiteurs de la Fondation Verbeke ne pousse même pas la porte des espaces d’exposition et se contente d’une promenade dans le parc, où il y a déjà beaucoup à voir avec plus de quatre-vingts œuvres en connivence étroite avec la nature. Re-Cover, où Will Beckers a replanté des saules centenaires dont il tisse les branches pour créer une architecture végétale vivante. Impressionnante aussi la lumière cistercienne de Marinus Boezem. L’artiste a reconstitué l’échafaudage intérieur installé lors de la restauration de la chapelle Baudeloo à Gand pour y faire pousser une cathédrale de peupliers. Dans une progression qui tient parfois du parcours d’aventure, on peut croiser des carcasses d’éoliennes ou les squelettes métalliques de grues au rebut, qui acquièrent dans ce décor une évidente présence sculpturale. Pour profiter du parc en toute intimité avec les canards et les écureuils, on peut aussi passer une nuit dans les gîtes d’artistes éparpillés sur le site, à commencer par le CasAnus de Joep Van Liesthout, étonnant refuge en forme de côlon, ou encore dans le Blob VB3 de dmvA architectes, semblable à un vaisseau spatial posé au bord de l’étang. Comme un organisme vivant, la fondation Verbeke absorbe en permanence des œuvres d’art qu’elle expose et disperse entre ses murs ou en plein air, où elles peuvent interagir avec la nature et les visiteurs. Comme un grand collage à explorer de l’intérieur.

FondationVerbeke
Westakker 1
9190 Kemzeke
Du jeudi au dimanche de 11h à 18h
www.verbekefoundation.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.