Les désarchivages poétiques de Fiona Tan

Muriel de Crayencour
28 mai 2019

A voir jusqu'au 1er septembre au MAC's Grand-Hornu, la très belle exposition de l'artiste Fiona Tan, pour qui les images, la mémoire et les archives sont les matières premières de son travail.

L'exposition s'ouvre sur une vidéo d'une rare poésie. Depot (2015) a été créée à partir de séquences filmées dans les réserves des musées d'histoire naturelle de Leyde et Berlin. On y voit des bocaux contenant hippocampe, lézard et autres animaux marins nageant dans le formol. Une voix off déroule un long monologue poétique où il est question d'histoire naturelle et de goût pour la collection. Ce premier film, hypnotique, et un deuxième, Inventory (2012), ouvrent le premier chapitre de l'exposition, avec un petit cabinet de curiosités réservé à ses dessins, tous formidables. Ensuite, dans la Salle pont, est déroulé le résultat de deux années de recherches effectuées par Fiona Tan, à l'invitation du MAC's, au Mundaneum de Mons, cette formidable archive datant de la première moitié du siècle dernier, dont nous vous parlions ici.

Fondé par Paul Otlet et Henri La Fontaine, le Mundaneum fut une tentative de capter l'ensemble du réel. Il abrite encore aujourd'hui des millions de fiches d'archives thématiques, d'images imprimées, de photographies et de divers documents. Dans ce riche patrimoine, qui a failli disparaître, tant il a semblé un temps complètement obsolète, l'artiste a puisé des dessins, des graphiques, des cartes postales. Elle construit ou reconstruit une histoire ou une vision du monde, tout d'abord en présentant les dessins et graphiques d'Otlet, que nous regardons aujourd'hui presque comme de l'art outsider. Elle montre aussi une longue série de cartes postales anciennes de bâtiments belges emblématiques, comme le Palais de Justice de Bruxelles. On y voit l'objet lui-même, mais aussi sa représentation, qui varie au fil des images. Cette série est l'illustration parfaite de ce qui est au cœur de la recherche de Fiona Tan, son interrogation sur le monde des images, leur impact et la relation que nous entretenons avec celles-ci. Elle s'interroge aussi aussi sur le fait de collecter, conserver. Dans la même salle, la vidéo Archive (2019) est une animation numérique construite à partir de vues sur les centaines de tiroirs des grands fichiers en bois du Mundaneum. Elle semble nous montrer un lieu réel, il est pourtant complètement virtuel. Vertigineux.

"Comme le montre le titre de certaines de mes œuvres récentes, je m'intéresse de plus en plus à ce qui fait une collection, ce qu'est un musée, ce que sont des archives et ce que peuvent être leur but et leur potentiel. Pour moi, des archives contiennent toujours l'idée d'une promesse, comme un coffre au trésor. (...) Mais j'ai conscience du fait que des archives ne sont jamais complètes et que, même si elles suivent toujours un certain ordre, ou une certaine structure, elles renferment une forme de chaos ou risquent d'y succomber", détaille-t-elle dans le catalogue de l'exposition.

Au travers du travail fait sur les archives du Mundaneum, elle révèle aussi comme le regard sur notre histoire est mouvant et toujours en transformation, certains résumés perdant de leur acuité puis revenant à nous quelques décennies plus tard avec un sens nouveau.

Dans la dernière salle, l'installation Circular Ruins présente plusieurs cercles desquels pendent des cordes nouées à intervalles précis. Une voix lit la nouvelle de Borges Les Ruines circulaires. Tan a tenté de transcrire les mots de l'écrivain en nombres, puis en nœuds, à la manière des khipus, système linguistique partiel utilisé par les Incas. Une œuvre intense, présente, chargée.

Fiona Tan est née en 1966 à Penkanbaru (Indonésie) et à grandi à Melbourne (Australie). Elle vit et travaille à Amsterdam depuis 1984. Elle a participé à la Documenta 11, à de nombreuses biennales dont celle de Sao Paulo et de Venise (2009). Elle a reçu cette année le Spectrum International Prize for Photography en Allemagne.

 

Fiona Tan 
L'Archive des Ombres
MAC's Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise 82
7301 Hornu
Jusqu'au 1er septembre
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.grand-hornu.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.