Les épopées colorées de Zabihullah Mohammady

Gilles Bechet
30 mai 2019

Chez Art Base, les dessins de Zabihullah Mohammady, artiste autodidacte iranien, nous plongent dans le monde lointain des légendes et des poèmes épiques de la Perse du XIe siècle. Réalisées aux feutres de couleur, ces compositions minutieuses convoquent héros et héroïnes imperturbables, guerriers au regard halluciné et démons sournois.

C’est une invitation au voyage dans des terres et des temps de légendes et de récits épiques. On doit ces dessins à un artiste peu commun qui s’est révélé, presque malgré lui, à l’âge de la retraite. Enfant, Zabihullah Mohammady avait le don pour captiver l’auditoire de son village des récits de la mythologie persane et des poèmes que son père lui faisait apprendre par cœur. Après une vie passée à charger et décharger les navires dans le port de Mahshahr, l’envie lui revient à nouveau de partager ces épopées de son enfance à un plus large public. Pour mieux se souvenir de ce qu'il raconte, il se met à dessiner ces récits sur les pages d’un carnet à spirale. Il se sert de feutres de couleur en s’inspirant des peintures murales qui ornaient les cafés populaires iraniens.

Pour l'œil occidental, ces dessins font penser aux miniatures persanes. Les décors sont pratiquement inexistants, toute l’attention se porte sur les personnages, moteurs du récit. Plusieurs actions se superposent sur la feuille, ramassant différentes péripéties que vivent les personnages. Certains ont vu dans les fins entrelacements de traits un rappel des techniques de tissage de tapis persans que sa mère réalisait dans la maison familiale. Dans la tradition des grands conteurs qui enjolivent constamment les épopées qu’ils racontent, Zabihullah Mohammady les ornemente par le dessin, rajoutant détails et personnages à sa matrice narrative. La répétition des motifs qui s’apparente au tissage est aussi pour l’artiste une forme de méditation qui apporte à la composition une évidente rigueur plastique.

Par manque de références, le contexte narratif échappera à une grande partie du public. Heureusement, quelques notices viennent résumer les récits dont s’inspire Zabihullah. On apprend ainsi qu’en pleine conquête d’Alexandre le Grand, les femmes d’un village déserté par les hommes partis à la guerre avaient découvert qu’en se frottant le dos à l’écorce d’un arbre enchanté, elles pouvaient concevoir et accoucher seules. Un autre dessin raconte une anecdote dans la vie de Bozorgmehr, un vizir doué pour interpréter les rêves. Au Shah qui vient lui demander de décoder le rêve où apparaissaient un chat noir et un fruit, il répond que le fruit représentait sa femme, et le chat noir, un esclave enfermé dans les caves du château.

L’exposition a été montée par Vida Dena, une artiste contemporaine iranienne établie à Bruxelles. Avec le collectif Comment peut-on être Persan, elle a envie de diffuser chez nous la culture et l’art qui se font aujourd’hui dans son pays.

 

Zabihullah Mohammady
Art brut épique d’Iran
Art Base
29 rue des Sables
1000 Bruxelles
Jusqu'au 9 juin

Samedi et dimanche
et sur rdvs jusqu’au 07 juillet (0488 66 91 24)

www.art-base.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.