Les musées rouvrent !

Muriel de Crayencour
18 mai 2020

Cette semaine, les musées recommencent à ouvrir petit à petit. Les galeries d'art ont rouvert depuis le 11 mai. La période de confinement a été un désastre financier pour de nombreuses structures, puisqu'aucun billet d'entrée n'a été vendu. Sans parler de la programmation des expositions, qui s'organise souvent plus de deux ans à l'avance.

Musées et centres d'art

Pour la réouverture, l'ICOM (Conseil international des Musées) a rédigé une note que la plupart des musées vont suivre. Ainsi, il recommande que le nombre de visiteurs autorisés égale le nombre de m2 divisé par 10. D'autres mesures organisationnelles doivent être prises : marquage au sol, fléchage directionnel, gel pour les visiteurs et le personnel, endroits sensibles nettoyés régulièrement. Les bar, vestiaire et boutique doivent rester fermés. Les billets doivent être achetés à l'avance par internet. Les visites guidées pourront sans doute reprendre à partir du 8 juin.

Dans des lieux comme le BPS22 avec de vastes salles, ces recommandations de l'ICOM sont faciles à mettre en œuvre. Par contre, pour le Musée Horta, par exemple, le nombre de visiteurs va passer de 130 à 45 par jour. Sachant que ce musée dépend à 65 % de sa billetterie, et qu'il accueille habituellement 85 % de public étranger, on imagine sans peine le désastre financier pour cette année. Il rouvre le 23 mai, uniquement le week-end pour commencer.

Les lieux qui accueillent de nombreux groupes scolaires, comme le Musée royal de Mariemont, par exemple, auront aussi de grosses difficultés à stabiliser leurs finances cette année. Si la situation dépend du profil de ces structures, les budgets annuels doivent tous être revus. Ainsi que la programmation. Pour prolonger, par exemple, l'exposition Toutankhamon à Liège, il faut s'assurer que les pièces empruntées dans les différents musées peuvent être gardées quelques mois de plus. Il faut aussi avoir les moyens de les assurer plus longtemps.

On pense à l'exceptionnelle exposition Van Eyck au MSK de Gand. Le Conseil communal de Gand a décidé de prolonger l’année touristique Van Eyck jusqu’à la fin du mois de juin 2021. La ville et le service Toerisme Vlaanderen ont investi des millions d’euros dans cette année thématique qui a pris prématurément fin. Le MSK avait espéré dans un premier temps pouvoir prolonger l’exposition Van Eyck, une Révolution optique, qui a bénéficié d’un nombre sans précédent de prêts en provenance de l’étranger, mais au fur et à mesure que le confinement était allongé, cet espoir s’est envolé. Après la décision du Conseil national de sécurité de prolonger l’interdiction de tout événement de masse d’ici la fin du mois d’août, le Musée des Beaux-Arts a annoncé qu’il mettait fin prématurément à l’exposition d’exception.

De nombreuses autres expositions sont prolongées, parfois jusqu'à la fin de l'été. Ces changements de planning en cascade font que certains projets sont reportés de deux ans. Il faut s'imaginer la complexité de ces changements, et le désespoir des équipes qui travaillent longtemps en amont pour faire naître ces expositions. Le Musée de Mariemont, par exemple, a mis en place depuis le début du confinement une cellule de crise, qui s'est réunie régulièrement pour traiter l'impact sur les prêts, la programmation à venir, les activités annulées ou reprogrammées, parfois sous un autre format.

De manière générale, les opérateurs s'attendent à un nombre de visiteurs moins important, exclusivement belge et essentiellement local. Les perspectives financières liées aux entrées sont pessimistes, mais des économies ont été faites (chômage technique, mise à l'arrêt de campagnes de restauration...)

Toutes ces structures ont activé leurs réseaux sociaux depuis le début de la crise. Visites 3D, interviews d'artistes, archives mises en avant, visites guidées virtuelles. Nous avons été invités à de nombreuses découvertes. Cette pléthore d'offres a parfois donné le tournis, à vrai dire.

Dirk Snauwaert ne disait pas le contraire à nos collègues de 9 Lives Magazine le 13 mai : "C’est assez contradictoire car nous sommes des propagateurs et défenseurs de l’expérience directe avec ce que cela implique : une expérience réelle et non synthétique, le monde virtuel n’offrant que des reproductions même interactives avec un réel appauvrissement. Cela revient à de l’information. Ou alors il faut avoir recours à un cinéaste qui vous emporte dans un élan fictionnel. Nous arrivons à une saturation de l’offre virtuelle. Les premières semaines, il était intéressant de montrer notre présence autour de collections ou d’archives, mais après 15 jours de confinement le public proche ou lointain reçoit de multiples sollicitations, que ce soit des musées, galeries, centres d’art, revues d’art... il faudrait avoir 3 vies pour tout voir et lire !" 

Le Trinkhall Museum, nouveau musée dédié à l'art outsider, à Liège, qui devait ouvrir ses portes le 19 mars, a profité de cette période
pour réfléchir plus profondément sur ce que c'est que montrer l'art. "La place du musée dans notre société est à repenser, dit Carl Havelange. Nous ouvrirons mi-juin. Le déconfinement des musées se fait à la même date que les entreprises. Malheureusement les élus parlent de reprise et donc de la reprise du modèle "du monde comme avant", sans autres nouvelles perspectives. Dans ce contexte, les musées et institutions culturelles sont donc associées à des entreprises qui proposent des marchandises et un produit culturel. Ce constat donne à réfléchir."

Cela semble une bonne idée de réfléchir aujourd'hui sur ce principe de monstration. Si les musées et centres d'art font partie du tissu économique d'une société, par les gens qu'ils emploient, les billets qu'ils vendent, l'entretien des bâtiments, etc., où se situe dans cet écosystème l'action de montrer les œuvres ? Et donc, une œuvre d'art est-elle uniquement une marchandise ? Ou bien doit-elle, au moins partiellement, être sacralisée, pour être respectée en tant que telle, un objet concret, chargé et pourvoyeur de sens ?

Biennales et événements ponctuels

Art Brussels, qui avait déplacé ses dates à fin juin, a finalement été annulée et reportée à l'année prochaine. Drawing Now, à Paris, a fait de même. Ainsi que de nombreuses foires internationales. Les enjeux sanitaires seront complexes lorsqu'il sera de nouveau possible d'organiser des événements rassemblant tant de visiteurs. 

Nous venons d'apprendre que la Biennale d'art de Venise est repoussée à 2022, pour laisser la place l'année prochaine à la Biennale d'architecture qui devait s'ouvrir ce mois-ci. La Biennale de Dakar (Dak'Art) est sans doute repoussée à décembre de cette année. 

En septembre, le Brussels Gallery Weekend aura bien lieu, quoique avec moins de galeries participantes. Il n'y aura pas de lieu de rendez-vous central au Vanderborght mais des vitrines seront aménagées pour exposer les artistes. Art on Paper, qui avait choisi en 2019 de déplacer ses dates à octobre, les avait remises à septembre pour 2020. L'événement est annulé.

Pour la BIP (Biennale de l'Image) de Liège, l'acheminement des œuvres venant de l'étranger reste un problème non encore résolu. Il en est de même pour de nombreuses galeries qui avaient programmé des artistes étrangers. Mais, insiste Anne-Françoise Lesuisse, directrice de la BIP, dont le thème de cette année, L'impact de la création sur le réel, s'inscrit étonnement dans l'actualité, "la question de la fréquentation réduite donne à réfléchir sur l'opportunité de découvrir une œuvre en petit comité." Une mobilisation d'artistes de la FWB ou d'artistes locaux est prévue en cas de blocage des frontières. Les organisateurs continuent à travailler avec l'espoir de pouvoir ouvrir aux dates annoncées (du 17 septembre au 25 octobre).

Les artistes 

On a vu fleurir de nombreux débats et appels à l'aide d'artistes sur les réseaux sociaux et dans la presse. Une grande partie des artistes tiennent le coup grâce à des petits boulots complémentaires. Ils n'ont pas tous le statut d'artiste qui permet de percevoir le chômage. Nous reviendrons sur ce sujet.

Comme le précisait Dirk Snauwaerts à 9 Lives Magazine : "C’est assez compliqué car nous relevons à la fois de la Région de Bruxelles-Capitale, de la Fédération Wallonie-Bruxelles impliquée dans les actions francophones, d’un gouvernement néerlandophone et d’un gouvernement germanophone. Pour les intermittents et contractuels et surtout les artistes vivant de prestations de l’horeca ou survivant en travaillant au montage d’expositions ou autres, il y a un fonds de soutien, mais je crains que les démarches pour l’obtenir soient tellement bureaucratiques que cela soit plutôt dissuasif. C’est Microsoft Word et Excel qui règnent sur notre monde et nous espérons qu’après l’épidémie, ces outils de management moderne vont disparaître aussi !"

Les galeries

Les galeries d'art belges ont rouvert leurs portes dès le 11 mai, au même titre que d'autres commerces. Il faut noter qu'après la crise de 1990, 46 % des galeries ont fermé, tandis que plus de 30 % ont disparu après celle de 2008 (chiffres en France - Roxane Azimi, Le Monde, 19 avril).

Il nous semble qu'en Belgique, ce sont les galeries moyennes, ayant un loyer conséquent et un ou deux employés, qui souffrent le plus. Les grosses galeries ont sans doute plus de trésorerie et donc la capacité de rebondir. Notons Rodolphe Janssen, qui ouvre un troisième espace, à Knokke, cet été, et Xavier Hufkens, qui ouvre lui aussi un troisième espace, à Bruxelles. Les petites galeries, qui fonctionnent à budget serré, ont déjà une capacité de résilience inscrite dans leur mode de fonctionnement. Il faut noter qu'à Bruxelles, toutes ces structures ont reçu l'aide ponctuelle de 4.000 € de la Région bruxelloise et les indépendants travaillant dans le domaine de la culture, le droit passerelle, prolongé jusqu'au mois de juin. Des sommes qui peuvent être perçues par les uns comme une goutte dans un océan, pour d'autres comme une dose d'oxygène tout à fait bienvenue. 

"La pandémie de Covid-19 impacte l’ensemble de la vie culturelle, et le marché de l’art subit inévitablement les conséquences : les expositions et les ventes sont reportées voire annulées, les galeries sont fermées. L’annulation de certaines foires porte un autre coup dur à l’économie des galeries, car chaque foire est une plateforme très importante pour gagner de nouveaux clients nationaux et internationaux, nouer des relations, échanger…"

Il faut inventer et trouver de nouvelles façons pour que les professionnels de l’art et leurs publics puissent rester et entrer en contact. Et ceci rapidement, afin de garantir une continuité de ventes d’œuvres indispensables aux galeries qui ne disposent souvent que de très peu de trésorerie. La vente en ligne d’œuvres d’art et la visite virtuelle des expositions semblent des solutions, mais leur mise en place est souvent difficile et avec un succès non garanti", expliquait Leslie de Canchy, nouvelle directrice de Luxembourg Art Week, à Paper Jam le 27 avril. 

Ce que confirme Esther Verhaeghe, dont l'exposition Dreaming of Water and Earth, des artistes Saskia Weyts et Réjean Dorval à Bruxelles, a dû fermer après seulement une semaine.

L'écosystème des arts visuels restera marqué longtemps par les nombreuses difficultés qui ont émergé durant le confinement, bien malheureusement. 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.