Les nominations à Kanal créent la polémique

Charline Cauchie
26 juin 2021

Après trois années d’exploitation dans les murs de l'ancien garage Citroën et alors que trois années de fermeture pour rénovations lourdes démarrent, Kanal Centre Pompidou annonce la nomination de sa direction artistique bicéphale. Une décision qui crée du remous au cœur d’un beau projet rendu flou par le manque de transparence et de débat qui l’entoure. La Région qui gère la compétence culturelle de façon récente serait-elle directement à mettre en cause ?

Choix d’une direction bicéphale pour Kanal : “Ce n’est pas ce que le jury a démocratiquement décidé

Après que le conseil d’administration (CA) ait annoncé lundi soir son choix d’un duo formé par la Polonaise Kasia Redzisz et le Français Bernard Blistène pour diriger l’artistique du futur musée, un des 10 membres en charge de départager les candidats nous a écrit : “Je n’ai qu’une chose à dire : ceci n’est pas ce que le jury a démocratiquement décidé. Le comité de sélection avait donné sa préférence à la seule Kasia Redzisz par six voix contre quatre pour l’ancien directeur du musée d’art moderne au Centre Pompidou de Paris. Le conseil d’administration a préféré une voie alternative, celle d’un binôme, non pas proposé et pensé comme tel par les deux candidats eux-mêmes, mais imposés d’en haut. “Les deux ont accepté avec enthousiasme”, se réjouissait mercredi matin Yves Goldstein, le chargé de mission à la tête de Kanal qui a aussi salué le “merveilleux travail” effectué par le jury.

Who is she? Ancienne commissaire adjointe du Musée d’art moderne de Varsovie, puis de la prestigieuse Tate Modern à Londres, Kasia Redzisz est depuis 2014 à la Tate de Liverpool en tant que Senior Curator où sa politique d’acquisition, ses expositions et son attention aux nouveaux publics font mouche. Who is he? À la tête du paquebot de Beaubourg depuis 2013 qu’il quitte fin juin prochain (il a l’âge de pouvoir partir à la retraite), Bernard Blistène a été à la manœuvre de la programmation artistique de Kanal jusqu’à présent, notamment de ses deux grandes expositions Kanal Brut (2018) et It never ends (2020).

Un centre de gravité à Bruxelles ou Paris ?

En mai dernier, Yves Goldstein nous énonçait les noms des membres du jury : “le directeur du musée Reina Sofia à Madrid ; la directrice de la Whitechapel Gallery à Londres ; la directrice du Palais de Tokyo à Paris ; l’une des principales conservatrices du musée de Tervueren ; le chargé de mission de Bruxelles 2030 ; le directeur artistique du CIVA qui est un des partenaires de la Fondation Kanal”. Mardi, cette observatrice politique attentive de Kanal pestait : “À quoi sert un jury si le CA le désavoue ? C’est au-dessus de leurs forces que de se renouveler et de changer de mode de gouvernance ?” Et cette autre personne bien au fait du dossier de se demander : “Le CA aurait-il proposé un duo si ça avait été Bernard Blistène qui était arrivé avec deux voix d’avance ? Lui aurait-on collé un chaperon ?

Cette collaboration est la synthèse parfaite pour KANAL : un regard neuf et une sensibilité artistique pluridisciplinaire nouvelle pour le long terme, et la garantie de poursuivre ce qui a déjà été entrepris avec succès pour construire ce musée du XXIe siècle main dans la main avec le Centre Pompidou jusqu’en 2027", justifie le communiqué. Pourtant, un des enjeux de ce recrutement, d’un point de vue belge, était de parvenir à mettre en place une saine distance d’avec le grand partenaire français dont l’approche est perçue, par une partie des observateurs du dossier, comme “paternaliste”, "intellectualisante" ou “déconnectée” vis-à-vis de la Belgique et de ses acteurs artistiques et institutionnels. Yves Goldstein nous disait lui-même en mai : “L'arrivée dans les prochains mois de la direction artistique à Kanal bien plus tôt que prévu par rapport aux différentes conventions est aussi le signal fort que le vrai centre de gravité de ce projet est bien Bruxelles et pas Paris”. A-t-il changé d’avis entre-temps ? “Aucunement. Bernard Blistène quitte totalement ses fonctions vis-à-vis de Pompidou, il tourne la page pour se concentrer sur Kanal et s’installer en Belgique”. 

Depuis plusieurs mois, le nom de Bernard Blistène est régulièrement évoqué devant moi, ce n’est donc pas une surprise,” commentait hier soir le député de l’opposition Gaëtan van Goidsenhoven qui suit les matières culturelles bruxelloises de près pour le MR. Il s’interroge à présent sur la prise en compte de “toutes les composantes belges” (regards vers le fédéral, la Flandre et la Fédération Wallonie-Bruxelles avec qui le dialogue est au point mort quant à de potentielles collaborations et prêts d’oeuvres) et sur “un compromis par le CA dont les conséquences restent à définir. Par ailleurs, un membre du CA nous fait savoir que “la loyauté lui impose le silence, mais pas l’inaction. Alors, à quoi faut-il s’attendre suite à cette possible nouvelle polémique qui s’inscrit dans l’histoire, très politique, de l'institution muséale ? 

“S’interroger plus collectivement"

Cette décision du CA me laisse pantois, mais je prends acte”, nous a dit ce mardi Pierre-Yves Lux, député Ecolo bruxellois qui suit activement cette matière : “Ce qui importe maintenant, c’est l’avenir. Comment les compétences seront partagées entre les deux personnes dans un contexte de questionnement sur la capacité de Kanal à être un vrai lieu de vie et de droits culturels pour tous les Bruxellois ?” Pour Yann Chateigné, qui est passé par Kanal en tant que commissaire indépendant, “il faut faire moins de choses vers l’extérieur à ce stade, s’interroger plus collectivement, mais Kanal est en bonne voie, j’ai vu l’institution changer en 18 mois. Mais trois ans, ça reste peu pour penser un projet de cette ampleur.” Quant à Yves Goldstein, précisons que sa propre mission de direction générale a vocation à s’arrêter à la fin des travaux du musée, annoncée par l’intéressé (de façon sans doute optimiste) pour le printemps 2024 : “Ma succession, quel qu’en soit le moment, sera faite selon les mêmes formes que ce qu’on vient de faire pour la direction artistique, à savoir : un processus ouvert, transparent, un jury externe, un short listage, des interviews et une décision du CA in fine. Cela va sans dire.” Celles et ceux qui restent sceptiques quant à ce recrutement-ci apprécieront.

La politique culturelle de la Région bruxelloise sur le grill

Si la Région Bruxelles-Capitale a pu s’engager dans un projet Kanal, c’est à la faveur de la sixième réforme de l'État qui lui octroie une nouvelle compétence, à savoir le subventionnement d'initiatives culturelles, à condition que celles-ci soient d'intérêt régional. “On parle de matières biculturelles d’intérêt régional, dont les contours sont flous, car c’est une compétence récente”, explique Pierre-Yves Lux, député Ecolo qui, comme la plupart de nos interlocuteurs voit d’un bon oeil que le gouvernement Vervoort se saisissent de dossiers muséaux pour construire une identité  bruxelloise : “Prendre son destin en main, c’est plutôt positif, en effet !” Et quand il n’y a pas de règle, autant les inventer. D’aucuns reconnaissent “l’intelligence” (version “coup de maître" pour les uns, “cow-boy” pour les autres) d’Yves Goldstein, chargé de mission/directeur de Kanal et ex-chef de cabinet de Rudi Vervoort qui parvient, grâce à son accord avec Pompidou et ses merveilleuses collections, à mettre sur pied en trois ans (après l’achat du bâtiment Citroën en 2015) une grande exposition Kanal Brut et puis une autre qui accueilleront près d’un demi-million de visiteurs entre 2018 et 2021.

Mais, il y a un mais. La transparence de l’ensemble. La courte existence de Kanal a été émaillée de polémiques (même si Yves Goldstein veut voir le verre à moitié plein : “Contrairement à d'autres projets, Kanal n'a fait l'objet d'aucune pétition, à aucun moment de son histoire”) parfois liées à des situations de conflits d’intérêt qui auraient pu être évitées par la tutelle comme le recrutement, à son lancement, peu rigoureux, des premiers salariés du musée qui aboutit à un comité de direction uniquement composé d’ex-”cabinettards” dans un contexte similaire ailleurs, notamment dans les administrations de la Région. “Ce n’est pas normal, mais ce n’est pas nouveau. La politisation est très forte au sein des directions des administrations, la grande majorité étant étiquetée PS”, nous explique Marion Alecian, directrice de l’Atelier de Recherche et d’Action Urbaines (ARAU), asbl qui promeut la notion de démocratie urbaine. Cela gêne pour un projet muséal dont Yves Goldstein dit qu’il ne doit pas “s’imposer d’en haut dans un approche top-down dont quelques-uns seraient les dépositaires”.

Il y a aussi eu les reproches formulés fin 2020 dans Le Soir par Anne Pontegnie, membre du comité scientifique de Kanal dont elle finit par claquer la porte après avoir “tout essayé” dénonçant “l’homogénéité culturelle, sociale et générationnelle” d’un lieu qui, selon un autre ex-salarié de Kanal, “oublie trop de monde”. Mais en quoi la Région serait-elle responsable ? “Vu que la culture est une compétence récente, il n’y a pas d’administration liée à la culture, ce qui ne favorise pas la lisibilité des projets puisqu’ils sont éclatés sur différentes poches budgétaires. Il n’y a pas non plus de contrôle par une instance indépendante, et enfin pas de lieu de concertation au niveau bruxellois avec les acteurs, ce qui explique l’émergence de polémiques, que ce soit lié au musée du chat ou à Kanal. Les questions arrivent à la connaissance du grand public au moment des enquêtes urbanistiques, c’est-à-dire bien trop tard”, analyse Pierre-Yves Lux (Ecolo).

Ainsi, bon nombre d’acteurs culturels ont vu émerger de loin et sans se sentir concernés un grand projet muséal “comme par magie”. À quelques pas de Kanal, à Molenbeek, où travaille la compagnie de théâtre-action Ras El Hanout, on nous parle du grand étonnement de voir cette “immense somme d’argent” disponible pour la culture : “Nous sommes loin de ce monde-là, mais c’était vraiment la surprise. Deux cents millions d’euros ? Actuellement, on essaye de refaire la ventilation de la salle et on ne trouve personne pour nous aider à payer la facture de 50.000 euros”. Du côté de Café Congo, que Yves Goldstein cite pourtant comme partenaire du futur projet Bruxelles-Kinshasa de Kanal, la responsable parle d’un “manque de transparence flagrant pour les Bruxellois” : “Je vois de loin Kanal comme quelque chose de flou et nébuleux alors que j’ai une vision claire de l’ensemble du paysage culturel à Bruxelles. C’est sans doute un pré carré pensé depuis Paris avec quelques-uns du PS”.

On a l’impression d’être un mauvais Bruxellois quand on pose des questions sur les projets culturels du gouvernement”, commente aujourd’hui le député bruxellois MR Gaëtan van Goidsenhoven. "Les termes du débat sont posés de telle manière à ce que les projets soient à prendre ou à laisser”, déplore-t il. “C’est anormal, ça échappe complètement au contrôle parlementaire et rend difficile notre travail démocratique”.

Interpellé à quatre reprises en plus d’une semaine sur ces sujets, le cabinet de Rudi Vervoort n’a finalement pas donné suite à notre demande d’interview. La semaine dernière, Dirk Snauwaert, directeur du Wiels, le centre d’Art contemporain basé à Forest, lui, n’a pas hésité à décrocher son téléphone pour souhaiter “bonne chance” à la direction artistique qui serait désignée pour “corriger toutes les défaillances” d’un projet “mégalomane” : “C’est de la poudre aux yeux. Je ne comprends pas qu’on ne s’indigne pas”, lâche-t-il, lui qui ne voit aucun intérêt à discuter avec Kanal : “Je fais de la Culture, moi, pas de la politique”.

Alors, que faut-il faire du côté de la Région pour que ce qui est (presque) unanimement décrit comme une opportunité pour Bruxelles, en tout cas un projet d’ampleur de 210 millions d’euros en huit ans, ne soit pas ressenti comme celui de l’entre-soi ? Outre la question de l’instance de contrôle indépendante, pour Marion Alecian, de l’ARAU, il faut poser les questions de façon ouverte, en-dehors des cabinets : “Quelle politique culturelle mener en partant des besoins du secteur et en favorisant la concertation avec la population ?” C’est une telle dynamique consultative que revendique le duo Hadja Lahbib-Jan Goossens en charge de la candidature de la Région bruxelloise au titre de Capitale européenne de la Culture en 2030 : “Il ne s’agit pas de s’enfermer dans un bureau pendant trois ou quatre ans ans avec un comité d’experts et de sortir une note”, nous annonçaient-il et elle en mai dernier. Comme quoi, la Région est capable de porter des projets qui partent sur de bonnes bases.

 

Cet article est paru le 23 juin dans L'Echo

 

 

Charline Cauchie

Journaliste