Les paysages intimes de Kaltjiti

Gilles Bechet
01 juillet 2021

La galerie Aboriginal Signature expose des artistes de la communauté aborigène de Kaltjiti. Une plongée dans un monde de signes et de couleurs millénaires.

Une peinture aborigène contemporaine contient bien plus que ce que l'on y voit. Au delà des points, des couleurs, des cercles, des lignes sinueuses, il y a la mémoire d'un peuple, des territoires, des animaux, des plantes, des ancêtres et des esprits. On retrouve tout cela dans Walking Ananyi, la nouvelle exposition de la galerie Aboriginal Signature qui rassemble 25 ouvres réalisées par des artistes de la communauté artistique de Kaltjiti, dans le grand centre de l'Australie, un immense territoire désertique et minéral où chaque colline, chaque trou d'eau, chaque sillon dans la roche, raconte des histoires à ceux qui savent les écouter. Des histoires qui peuvent devenir des peintures quand le flux de la mémoire se transforme en signes.


Artistes octogénaires, Witjiti George et Taylor Wanyima Cooper sont tous deux largement représentés dans cette sélection. Au travers de différentes œuvres, le premier évoque l'histoire du trou de Piltati, où deux frères, que symbolisent des serpents d'eau, viennent attendre deux soeurs. Pour une même histoire l'artiste développe à chaque fois une autre approche picturale. Dans la première les points d'eau semblent rayonner en cercles concentriques auxquels font écho la forme sinueuse du serpent. Une autre peinture change de gamme colorée, passant des rouge-ocre minéraux à des teintes bleu gris dans une fluidité toute aquatique. La troisième organisée verticalement prend par sa composition frontale l'allure d'une icône rayonnante.


On voit dans les oeuvres de Taylor Cooper une succession verticale et répétée de cercles qui évoque les trous d'eau, mais dans des traductions picturales plus ou moins chargées ou colorées. On voit ainsi que l'artiste n'est pas lié à un mode unique de représentation. Les oeuvres collaboratives, singulièrement de femmes, sont de plus en plus fréquentes dans ces communautés. On en a ici deux beaux exemples. Le premier rassemble trois artistes dans ce qui devient une explosion presque psychédélique d'énergie colorée où les signes et les couleurs se bousculent dans un joyeux foutoir. Le second se la joue plus harmonieuse dans une large palette de couleurs pastels délicatement équilibrée. Bien moins uniformes qu'il peut paraître à première vue, les artistes de cette communauté explorent chacun des voies très personnelles. La peinture presque monochrome de Matjangka Norris apparaît à première vue comme des formes esquissées émergeant d'un brouillard puis, à mesure que l'on s'en approche, on ne voit plus que la multitude de points blancs rapprochés. Dans cette oeuvre, l'artiste évoque une créature gigantesque surgie du monde des esprits pour interpeller la communauté. Il lui arrive même de se laisser habiter par cette entité qu'elle interprète dans les performances qu'elle donne dans les musées devant ses peintures. Dans sa toile, Tjangili George, peint la végétation qui émerge des dunes de sable autour de Fregon. De ce moment de transformation, elle a gardé la couleur du sable et les plantes grasses de spinifex deviennent des motifs géométriques accrochés au paysage labouré de points verticaux. Kathy Maringka s'empare aussi de ce moment d'efflorescence presque miraculeuse, lorsque après une forte pluie le désert se couvre de fleurs bleutées dans un rendu que ne renierait pas un peintre impressionniste. Si on distingue encore les formes sinueuses des songlines, tout le paysage n'est plus que points de couleur et intensité lumineuse.
Dans la culture aborigène, les paysages sont autant ceux que l'on parcourt en marchant que ceux que l'on rêve, ceux de la mémoire et ceux qui apparaissent à la pointe du pinceau. Les regarder nous fait voyager et rêver, à défaut de marcher.

 

Walking Ananyi
Aboriginal Signature
101 rue Jules Biesme
1081 Bruxelles
Jusqu’au 11 juillet 
Du mardi au samedi de 11h à 19h
(sur rdvs uniquement)
www.aboriginalsignature.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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