L'esprit de liberté d'Yves Zurstrassen

Muriel de Crayencour
20 octobre 2019

Yves Zurstrassen peint depuis plus de 40 ans. Ce peintre fou de jazz expose dix années (2009 - 2019) de peinture à Bozar, jusqu'en janvier 2020. Une peinture d'une grande maturité où savoir-faire, métier, puissance et vision se mêlent pour un chant de réjouissance.

Peindre sans jamais renoncer une abstraction libre pendant quatre décennies est un exploit qui demande énormément de courage. Et mérite d'être célébré. Snobé longtemps par les galeristes bruxellois, Zurstrassen a osé continuer à peindre de l'abstraction, creusant une voie personnelle qui fait fi des modes et des tendances. Qu'il fut aisé de lui reprocher l'absence de message intellectuel, de protocole, de narration, de mission sociale. Comme si l'art se réduisait à ces objectifs ascétiques et asséchés... de lui reprocher une prétendue simplicité ou facilité. Comme si faire, refaire, mettre les mains dans la peinture étaient des actions dépassées et sans grandeur !

C'est la première exposition muséale à Bruxelles, dans sa ville, pour Yves Zurstrassen (Liège, 1956) ! Il a par ailleurs réalisé le motif d'une fresque installée sur le plafond du Centre culturel de Namur, Le Delta, qui vient de rouvrir. Serait-ce finalement le retour en grâce à Bruxelles de cet artiste, aujourd'hui représenté par Baronian-Xippas, ce dernier le défendant jusqu'à Montevideo depuis des années ? Une monographie, Free - 2009-2019, paraît au Fonds Mercator à l'occasion de l'exposition.

La visite dans son atelier - une ancienne bonneterie au sud de Bruxelles - nous fait comprendre l'engagement intense de l'artiste dans la peinture. L'immense espace baigné de lumière est parfaitement organisé. Au centre, l'espace atelier, avec des tables-palettes dédiées à chaque couleur. Le long d'un mur, les dizaines de CD de free jazz, "mes amours," dit-il, qui l'accompagnent quand il peint. Sur le côté des châssis encore à monter, les papiers découpés qui servent de pochoirs, des dizaines de pots de couleur déjà préparés et classés sur des étagères. Une réserve, avec entre autres des petits formats qui vont servir à développer de nouvelles œuvres - comme un alphabet personnel à disposition. Un autre espace sert de salle d'exposition. A l'étage, une bibliothèque, un espace salon. Arrivé chaque jour à 7 heures, Zurstrassen peint, au son du free jazz qu'il adore. L'atelier est une île, un lieu de retraite, un cocon, un grand navire où peut survenir l'alchimie de la création.

L'exposition montée à Bozar par Olivier Kaeppelin rend hommage à cet artiste peu montré en Belgique mais qui a beaucoup et brillamment exposé à l'étranger. Construite avec beaucoup de justesse et en dialogue constant avec l'architecture de Victor Horta, Free se développe au fil de cinq salles spectaculaires. Olivier Kaeppelin, dont nous vous parlions il y a quelques jours, a passé beaucoup de temps avec l'artiste, pour sélectionner les œuvres et construire cette exposition des dix dernières années de travail de Zurstrassen. Couleurs vives, pochoirs structurants, aplats dansants, motifs répétés, l'abstraction pratiquée aujourd'hui par l'artiste est arrivée à sa pleine maturité. Il n'a plus peur de se perdre. "Il faut énormément travailler, dit-il. Il faut prendre des risques. Ce sont mes tableaux qui font leur chemin, pas moi. Quand je ne peins pas, je commence à réfléchir et alors l'angoisse vient", poursuit l'artiste qui peint 40 toiles par an, "si tout va bien..." 

"Nicolas de Staël disait : Il n'y a aucun sens à parler de figuration ou d'abstraction, rappelle Kaeppelin. Toute forme est d'abord abstraite puis retravaillée dans l'univers mental de l'artiste". Zurstrassen est porté par la musique, il peint la musique. C'est ce qu'il faut se rappeler quand on entre dans la première salle où irradie une série de toiles jaunes et noires. Une trame structure l'espace de chaque peinture. Le noir encadre ses trames en cernes épais. Le visiteur est bouleversé par la lumière qui s'en dégage. Que ce soit en couleurs, en rythme comme une danse matissienne ou en noir et banc, toutes les formes qui habitent les toiles de Zurstrassen sont en mouvement. De ce mouvement naissent une sensualité, une vibration, un ressenti qui emportent l'œil. 

"Que fait un peintre quand il est en questionnement avec le chaos du jazz, le désordre ? Comment ramène-t-il ça dans son espace ?", poursuit Kaeppelin. Aux murs, plusieurs citations sélectionnées par le commissaire, qui toutes éclairent le travail de l'artiste. "Il n'y a jamais de fin, il y a toujours de nouveaux sons à imaginer, de nouveaux feelings à ressentir. (...)", écrivait John Coltrane (Note pour méditations, 1966). Une peinture puissante, sans peur, dense et sensuelle, qu'il ne faut pas manquer d'aller rencontrer.

Yves Zurstrassen
Free - Works 1009-2019 Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu'au 12 janvier 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Entrée libre

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.