Lille, le design pour imaginer l’avenir

Gilles Bechet
24 octobre 2020

Désignée comme Capitale mondiale du design en 2020, Lille en a fait la vitrine d’un projet de transformation et d’expérimentation par le design. Quatre grandes expositions passionnantes et le projet innovateur des Maisons POC fourmillent de propositions pour construire un monde nouveau.

Le design est un matière transversale. Plutôt qu’une discipline spécifique qui donne forme et fonction aux objets, mobiliers et outils, il peut se glisser dans d’innombrables sphères d’activités publiques ou privées. C’est sous cet angle résolument novateur que Lille a remporté sa sélection au titre de Capitale mondiale du Design. Avec l’objectif revendiqué de diffuser l’esprit design partout dans la métropole pour accompagner le développement des 95 communes qui composent son territoire.

 

Emerveiller et surprendre

 

Comme il se doit, ce genre de manifestation internationale s’accompagne d’expositions de grande envergure. A Lille, elles sont au nombre de quatre. Les deux premières sont logées au Tripostal, à deux pas de la gare de Lille Europe. Designer(s) du design s’intéressent à comment les projets d’une soixantaine de designer français modifient le paysage et les pratiques quotidiennes.

Le parcours, très lisible, s’organise en thématiques exploratoires où l’on trouve quelques inévitables grand noms comme Philippe Starck ou Matali Crasset, des étoiles montantes tel que Mathieu Lehanneur, Constance Guisset mais aussi des figures de l’ombre, collectifs, designers entrepreneurs ou Yo Kaminagai qui occupe la fonction transversale de Design Manager à la RATP.
Une des thématiques qui se lit en filigrane est celle du lien indéfectible entre design et technologie. Il est ainsi amusant de voir l’évolution technologique d’objets aussi familiers que la cafetière à expresso, le grille-pain ou la yaourtière. Le designer a aussi la capacité d’émerveiller et de surprendre comme le poétique dispositif conçu par Mathieu Lehanneur pour une unité de soins palliatifs qui crée une image lumineuse du ciel à venir. Une section consacrée au numérique qui n’apparait pas comme une solution mais comme un moteur d’une transformation durable du monde. Le monde à construire est aussi présent avec les vases produits avec une imprimante 3D par Bold ou l’uritonnoir, urinoir sec de l’agence Faltazi conçu pour des événements de plein air.

 

Futurs désirables

 

L’exposition Sens fiction conçue par Scott Longfellow et par le designer d’origine belge Ramy Fischler explore comment les fictions ont modelé l’imagerie et les formes du futur au siècle passé. Tout commence avec Hugo Gernsback. Cet émigré luxembourgeois qui a été vulgarisateur scientifique, entrepreneur et romancier est aussi père du terme science fiction. On retrouve dans la mosaïque de couvertures de Wonder Stories et Amazing Stories, revues qu’il a lancées, des représentations fantasmées du fax, de l’hologramme et de la télé-médecine. Le désir d’un futur idéalisé a été un moteur puissant pour les entreprises et l’industrie américaine. Publicités, pavillons dans les expositions universelles, la technologie a fait rêver jusqu’à un arrêt brutal dans les années 70. Est-il aujourd’hui dans le contexte de l’urgence climatique toujours judicieux de perpétuer le mythe de la conquête de Mars, des robots-humanoïdes et des mégalopoles. Le parcours se termine par une esquisse de futurs désirables plus sociaux, plus collaboratifs et fondés sur un nouveau rapport à la consommation.

 

Nouvelles façons de produire

 

Ancienne gare de marchandise implantée au sud de la ville, la gare Saint-Sauveur a été réhabilitée en pôle culturel à l’occasion de Lille 3000. Elle accueille pour l’occasion deux expositions.

La manufacture : a labour of love rassemble des jeunes designers par le prisme des techniques ou des matériaux qu’ils mettent en œuvre. On y explore de nouvelles façons de produire. Le designer est aussi artisan et entrepreneur. Le travail à la main est une extension du travail exécuté par la machine, on inversement. Les métiers à tisser sont guidés par des programmes informatiques, les imprimantes 3D sont nourries de matières organiques. Les designers sont autant esthètes qu’activistes. Dans la construction du monde d’après, les déchets recyclés deviennent les matières nobles de demain, le matériel et le savoir faire de hier, celui d’aujourd’hui. L’anglais Daniel Harris restaure des machines textiles du 19 siècle pour tisser des textiles pour la Nasa. Bas Timmer crée à l’intention des sans-abri des Sheltersuit, des combinaisons-sacs de couchage créées à partir de résidus de tissus coupe-vent et imperméable. Pieke Bergmans étire à la chaleur des tubes néons dans lesquels elle introduit un fluide irisé pour en faire d’étranges sculptures lumineuses organiques. Aurélie Hoegy crée une table d’appoint ou une méridienne en domptant le mouvement des fibres de rotin grâce aux techniques d’artisans indonésiens.

 

Passer de l’usure à l’usage

 

Les usages du monde pose un regard sans hiérarchie de valeurs sur les techniques et les pratiques de vivre et d’habiter de notre monde globalisé. Entre local et mondial, il s’agit de prendre soin du monde dont nous dépendons et de s’acheminer vers une sobriété créative. Passer de l’usure à l’usage pour fabriquer un univers où vivre et rêver. Du Burkina Faso à Bordeaux, de la Suisse à Hawaï, de L.A. au Bangladesh, des dizaines de projets rappellent que face à l’urgence , certains ont trouver les moyens d’agir.

L’action et les solutions élaborées en concertation entre designers et acteurs locaux sont au cœur du projet POC. L’acronyme, emprunté au vocabulaire managérial, renvoie au Proof Of Concept ou preuve de faisabilité. C’est à dire l’obligation de prouver et expérimenter un projet, une idée, pour s’assurer qu’il profitera bien à ceux et celles à qui il est destiné. Un grand appel a été lancé aux entreprises, collectivités, associations, universités et lieux culturels de la métropole lilloise pour proposer des idées ou des problèmes appelés à devenir des solutions avec l’accompagnement d’un.e ou de designers. 600 idées POC ont été retenues. Elles se trouvent aujourd’hui à des stades d’avancement très variables, certaines se sont développées avec un designer, d’autres pas, certaines bénéficiant d’un financement, d’autres pas. Tous ces projets ont été rassemblés et présentés en fonction de leurs thématiques dans six maisons POC : l’économie circulaire, la ville collaborative, l’habitat, la mobilité, l’action publique et le soin. Pendant la durée de l’événement, elles offriront un état des lieux de ces multiples projets en cours en donnant la preuve de la capacité du design de se mettre au service de tous et toutes dans un monde qui ne demande qu’à se réinventer.
Suite aux nouvelles directives gouvernementales liées à la crise sanitaire, l’ensemble des expositions de la Capitale Mondiale du Design et les Maisons POC ont dû fermer anticipativement. L’événement continuera toutefois à exister par la voie numérique via son site et sa page Facebook.

 

Designers du design, Sens Fiction
Le Tripostal
Avenue Willy Brandt
59000
jusqu’au 15 novembre
ouvert du mercredi au dimanche de 13h à 19h

la manufacture : a labor of love, les usages du monde
Gare St-Sauveur
17 Boulevard Jean-Baptiste Lebas
59800 Lille
jusqu’au 8 novembre
ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 19h
www.designiscapital.com

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.