L'œuvre miroir de Matt Mullican

Gilles Bechet
20 mai 2020

Le MAC’s a invité l’artiste américain Matt Mullican pour une première rétrospective belge de son œuvre entamée au milieu des années 1970. Son approche encyclopédique est traversée d’une cosmologie personnelle qui organise la dualité entre le réel et l’imaginaire, ou entre le corps et l’esprit.

Matt Mullican est un illusionniste qui a remplacé la baguette magique par le trait et les couleurs, pour contenir le monde dans son œuvre. Parcourir son exposition rétrospective au MAC’s du Grand-Hornu, c’est se plonger dans une utopie encyclopédique. Il y catalogue et s’approprie, non pas le monde mais son monde et son approche de la vie par le dessin, la vidéo ou l’installation. Comme un collectionneur, il procède par thématiques et par séries pour lesquelles il emprunte à chaque fois un langage plastique ou des supports particuliers. Né en 1951 à Santa Monica, il a commencé sa carrière dans le sillage de la Pictures Generation des années 1970 et 1980, un groupe informel d’artistes qui rassemble entre autres John Baldessari, Barbara Kuger, Robert Longo ou Cindy Sherman. Prenant leur distance avec le conceptualisme du moment, ces artistes cherchent à renouveler la représentation en jouant avec des citations ou des images puisées dans les médias de masse.

Se confronter au réel

Le parcours commence par ses premiers travaux qui remontent à 1972, alors qu’il était encore étudiant à CalArts dans la classe de John Baldessari. C’est là qu’apparaît Glen, son petit bonhomme en bâtons d’allumettes, ou le langage des pictogrammes, autant de manières de se confronter au réel. On découvre aussi de grands travaux sur papier où il explore pour la première fois la technique du frottage dans les cinq monochromes, qui vont codifier toute son œuvre. « Les images n’ont pas d’existence physique en dehors du support. Elles sont mentales. Ça veut dire que n’importe quelle image existe d’abord dans la tête », explique Matt Mullican. Si les images sont mentales, le travail de l’artiste est physique et lié à la manifestation des sensations et à l’expression du corps. Dans ses performances, qu’il réalise dans un état d’autohypnose, il peut entrer dans des images, explorer son imaginaire par le corps et l’action. Il nous en donne un aperçu avec 9 vidéos de montages thématiques assez décoiffants et vertigineux. On y voit « that person », son double en transe, dessiner, chanter, éructer discourir, se rouler par terre ou se préparer un café.

Sa propre cosmogonie

Très tôt il développe sa propre cosmogonie, qui va tendre une ligne rouge dans tout son travail. Dans l’installation MIT project, elle prend une réalité tridimensionnelle. Comme dans des maquettes en grandeur nature dont il revoit la composition chaque fois qu’il les expose, il accumule et classe dans des enclos colorés des objets trouvés et des objets créés de toutes pièces. Le rouge correspond au sujet et à la symbolique, le noir à la langue et aux signes des dessins, le jaune s’impose pour l’art, le bleu pour la réalité symbolisée par la cuisine et de la vaisselle et le vert pour les éléments où il a aligné des dizaines de bois de cerf trouvés dans la forêt. Devant l’abondance d’images de toutes sortes qui nous submergent sur les écrans, on laisse agir le filtre de l’intuition et du hasard. Matt Mullican agit avec méthode et tente un classement, subjectif évidemment, avec lequel il peut faire œuvre. Untitled (Yellow Monster) rassemble des séries de huit images extraites du flux d’internet, de son propre travail ou du fond de ses poches. Imprimé dans les tons jaunes, l’insignifiant devient soudain signifiant, l’instantané est figé dans la durée.

Cartographie de son imaginaire

Dans le chapitre qui donne son titre à l’exposition, Representing the Work, Matt Mullican opère une mise en abyme où la représentation de son œuvre figurant le monde devient une autre représentation du monde. De ces photographies, dessins et collages imprimés sur des draps de lit, mis bout à bout, il a créé un catalogue visuel de 45 années de travail en 64 pièces de coton qui tiennent dans une valise. Pour s’éloigner un peu plus encore de la réalité, la salle d’archives qui clôture le parcours montre des grands frottages noir et blanc où les tintinophiles retrouveront avec plaisir des fragments de cases extraites des albums d’Hergé. Dans son œuvre obsessionnelle, subjective et encyclopédique, Matt Mullican dessine une fascinante cartographie de son imaginaire. Il y a dans ses répétitions, cette organisation rigoureuse, une approche mélodique. Comme une musique visuelle qui s’incruste avec insistance dans la tête.

 

Matt Mullican
Representing the Work
MAC’s Grand-Hornu
82 rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 18 octobre 2020
Du mardi au dimanche de 10 à 18h

www.grand-hornu.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.