Lu Chao : l'humain sous toutes les foules

Manon Paulus
25 février 2021

Pour l'artiste Lu Chao (1988, Shenyang), tout semble affaire de contraste et de confrontation. Dans un jeu d'ombre et de lumière, il fait évoluer des foules humaines dans des décors gigantesques et enveloppés de mystère. Black Fruit, soit sa septième exposition autour du noir, est présentée à la galerie Nathalie Obadia jusqu'au 6 mars.

Jeu de contraste

Contraste il y a, d'abord dans la technique puisque l'artiste utilise presque exclusivement de la peinture à l'huile noir ivoire, qu'il dilue à souhait, pour travailler à la manière des peintures traditionnelles à l'encre de chine. Attaché à Pékin et à Londres depuis ses études, il fait aujourd'hui le grand écart entre ces deux parties du monde, aux influences tant artistiques que philosophiques, bien différentes. S'il se passionne pour les peintures literati sous les dynasties Song et Yuan, il est également un grand amateur des maîtres européens, dont le fameux Bruegel. On peut d'ailleurs retrouver un clin d’œil à La Tour de Babel dans l'une de ses toiles. Inutile donc de l'enfermer dans l'un ou l'autre pendant puisque ces divers apports trouvent en sa pratique une reconfiguration heureuse.

C'est ensuite dans les jeux d'échelle que Lu Chao se distingue avec habileté. Dans ses décors surréalistes, de minuscules humains à peine esquissés se confrontent à un paysage gigantesque. Le peintre semble s'être donné comme mission de rappeler l'insignifiance de l'Homme dans ce vaste univers, ou en tout cas de lui insuffler l'humilité face à la nature et à ce qui le dépasse.

Le tableau Dark Energy n°4, inspiré par le taoïsme, dépeint un bonsaï Penjing géant et un fourmillement d'hommes, au milieu desquels se dresse une forme arrondie noire, surnaturelle. On ne peut dire si elle a été posée là par des voyageurs « venus d'ailleurs » ou si elle représente une force supérieure à notre entendement. Dans une autre série, les mains d'une puissance invisible s'exercent au jeu de ficelle sur lesquelles se déplacent des funambules à taille de fourmis. Ces variations d'échelles n'ont de cesse de questionner, d'inviter le spectateur à la réflexion. Quelles sont les forces à l’œuvre susceptibles de modifier les trajectoires de ces petits funambules ? Dieu invisible, structure sociale, pouvoir manipulateur : les réponses sont multiples et diffèrent selon les sensibilités de chacun. Mais c'est dans cette relation à l'inconnu, construite singulièrement par chaque personne, qu'il questionne la société. Car c'est quasiment en sociologue que l'artiste peint.

La part du gâteau

La foule l'intrigue depuis son enfance en Chine, écrasé par la masse humaine dans les transports en commun. Cet écart entre l'individu avec ses particularités et le groupe qui homogénéise est au cœur de son travail. Sur un présentoir, des morceaux de tartes attendent sagement sous cloche. De délicieuses pâtisseries ? Non, plutôt des amas de personnes agglutinées les unes contre les autres et qui forment les contours de gâteaux dont on aurait déjà retiré des parts. Dociles, il ne s'échappent pas du cadre qu'on semble avoir fixé pour eux. Cela fait bien référence à la passivité des foules, mais également à leur conformité.

On y voit aussi un lien avec la statistique et les pourcentages donnés sous forme de camembert. Des pourcentages qui obtiennent dans ses toiles un visage, une histoire, une identité. Les foules représentées sur ces assiettes n'ont plus rien à voir avec les silhouettes de petits bonshommes des peintures précédemment citées, elles sont ici bien incarnées. Cette confrontation entre abstraction et individualité suggère un nécessaire va-et-vient entre les deux extrêmes. Ce sont ensuite aux relations entre groupes sociaux que le peintre semble s'attaquer, confinés par plateau sans contact entre communautés.

Que ce soit de corps ou de tête, l'Homme est présent dans chaque tableau. Lu Chao nous apparaît alors comme un collectionneur de visages, qui n'a de cesse de se confronter à l'autre. Dans un arbre, des visages ; dans les ruines, des visages ; dans l'air, des visages. Il nous laisse sur cet autre tour de passe-passe, où le regardeur se retrouve lui aussi observé.

Lu Chao
Black Fruit
Galerie Nathalie Obadia
8 rue Charles Decoster
1050 Ixelles
Jusqu'au 6 mars
Du mardi au samedi de 10h à 18h
https://www.nathalieobadia.com

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.

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