Des abstractions qui n'en sont pas vraiment

Elisabeth Martin
18 février 2022

Peintures, petits objets à toucher, reliquaires, assiettes en porcelaine : l’exposition du duo Lucy + Jorge Orta à la Frédérick Mouraux Gallery occupe un espace coloré, difficile à circonscrire au premier abord, qui relève de plusieurs genres et de multiples visées artistiques. For a contextual art est conçue comme un ensemble de ricochets à travers une grande variété de supports qui abondent en préoccupations sociales, en allusions, confluences et échos : l’environnement, la politique, l’habitat, les relations humaines ou bien la notion d’art.
 
Le paysage social et politique agité du régime militaire argentin de 1972 à 1984 forge la détermination artistique de Jorge Orta (1953, Argentine). Dans le monde de l’art, les années 1970 voient surgir un nouvel expérimentalisme via l’utilisation de formats non conventionnels et l’exploration de matériaux ainsi que l'émergence de collectifs d’artistes partageant le désir de dénonciation politique. Jorge Orta étudie simultanément les beaux-arts et l’architecture. Il explore les nouveaux langages visuels de la performance, l'art vidéo, l'art postal et la poésie tactile ainsi qu’un nouveau genre de peinture lui servant de support pour dénoncer les injustices croissantes et affirmer une identité latino-américaine. Son œuvre répond à un besoin de passer à l’action, de prendre position et de se placer au service d’un processus de transformation.

Dans ce contexte spécifique, Jorge Orta se crée donc les outils d’interprétation des tensions qu’il vit, afin de déjouer les interdits d’un régime totalitaire et concevoir un territoire singulier qui rappelle constamment son engagement avec la réalité. Il crée un nuancier de pigments universels contenus dans de petits flacons où chaque couleur est codifiée et définie par un titre, chacune correspondant à un évènement historique ou social bien précis et connu. Ainsi, J’ai vécu la douleur de glisser dans le sang n’est autre qu’une évocation d’un passé totalitaire douloureux. Par le biais d’objets poétiques susceptibles d'être utilisés quotidiennement, il s’assure de nouveaux publics. En France, où il arrive en 1983, les tableaux ramenés d’Argentine sont malheureusement détruits dans un incendie. Il entreprendra de les refaire par la suite. L’exposition montre certaines de ces toiles récentes, Trazados de Indias, abstraites vue de loin mais où la composition géométrique s'inspire en fait d'une inégale distribution des terres qui fut à l'origine de grands mouvements sociaux. La beauté chromatique incarne donc une trajectoire humaine et artistique qui se situe constamment entre l’apparent et l’inapparent. En Argentine, les traumatismes du passé totalitaire, les tensions jamais résolues, la mémoire niée sont restés des éléments perturbateurs. A l’étage, la série Derrame, terme espagnol évoquant un accident vasculaire cérébral ou hémorragie, est un ensemble de peintures fluides et organiques, résultats d’un accident pictural qui n’est pas sans rappeler l’obstruction où la rupture d’un vaisseau sanguin entraînant des dommages parfois irréversibles.
 
Après leur rencontre en 1991, Lucy (UK, 1966) et Jorge vont créer le Studio Orta alliant leurs talents fertiles pour activer la prise de conscience dans des actes et des créations de solidarité humaine. Diplômée d’une école de stylisme, Lucy Orta expérimente la sculpture, la photographie, mais aussi les interventions dans l’espace public, travaillant sur les limites entre architecture et corps, qualifiées d’architecture corporelle. Elle choisit, en effet, d’agir dans les musées et institutions, mais aussi et surtout en dehors, considérant la rue comme un élément prioritaire de remise en question. La plasticienne se penche sur les réalités sociales, grâce à de nouvelles formes poétiques et métaphoriques, qui explorent la notion d’échange dans l’espace public. La galerie montre un magnifique ensemble d’assiettes en porcelaine, issues du projet 70x7 The meal qui explore la chaîne alimentaire dans des contextes locaux et globaux. Une exposition très prenante pour qui découvre ce duo d’artistes. En appelant au rituel ancestral du dîner et à son rôle social dans les interactions et les réseaux communautaires, ces rencontres engagent un processus de réflexion positive sur les défis écologiques.

Lucy & José Orta, For a Contextual Art
Frédérick Mouraux Gallery
Rivoli Building
690 chaussée de Waterloo
1180 Bruxelles
Jusqu'au 26 février
Du mardi au samedi, de 11h à 18h
www.frederickmoureauxgallery.com

 

Elisabeth Martin

Rédactrice

Traductrice puis pédagogue de formation, depuis toujours sensible à ce vaste continent qu’est l’art. Elle poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art avant de relever le défi de dire avec des mots ce que les artistes disent sans mots. Une tâche d’interprète en somme entre deux langages distincts. Partager le frisson artistique et transmettre l’expérience esthétique et cet autre rapport au monde avec clarté au lecteur, c’est une chance. Une sorte de mission dont elle nourrit ses textes.

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