Lucy McKenzie, la mode en trompe-l'œil

Gilles Bechet
12 mars 2022

L'artiste britannique Lucy McKenzie transforme La Verrière en un espace trompe-l'œil où elle revisite l'histoire de la mode dans d'impressionnantes peintures murales qui happent le visiteur.

Le monde de l'art ne comprend pas vraiment la mode. Difficile à théoriser parce qu'éphémère et hétérogène, elle exprime autant la liberté individuelle que l'appartenance au groupe, elle est affaire de plaisir autant que d'esthétique, d'artisanat autant que d'industrie. On en a longtemps fait une histoire de femmes parce qu'elles étaient derrière les machines à coudre et qu'elles étaient les premières consommatrices. Sans pour autant écouter ce qu'elles avaient à dire.

Lucy McKenzie est une artiste qui s'intéresse à la mode, qui la pratique, y réfléchit et se pose des questions sur sa conception, sa fabrications, ses liens avec l'idéologie d'une époque et à la politique de genre. Dessinatrice, peintre, artiste conceptuelle, elle a aussi lancé un label de mode, Atelier E. B., avec la designer Beca Lipscombe. Née à Glasgow, elle est installée à Bruxelles depuis 2006. Elle a suivi les cours de peinture en trompe-l'œil à la prestigieuse école Van Der Kelen-Logelain.

Alors qu'elle bénéficie de sa première rétrospective à la Tate Liverpool, elle a choisi pour sa première exposition bruxelloise La Verrière, située à l'arrière de la boutique Hermès, et ce n'est évidemment pas un hasard quand on veut parler de la mode. Complètement bluffante, l'exposition se présente comme un gigantesque trompe-l'œil qui s'étale sur trois murs. Puisant dans la tradition des muralistes soviétiques et mexicains, mais aussi dans les dessins de mode, la bande dessinée et la publicité, elle a réalisé une œuvre fascinante au premier regard qui fourmille de détails et de références savantes à déguster et à picorer ensuite, pour ceux qui en ont envie. On y voit des portes qui ne mènent nulle part, des ventilateurs et des boiseries, et une foule des personnages, certains anonymes d'autres plus célèbres.


Entre représentation et allégorie

Chacun des murs propose des ambiances et des récits différents. Le mur central illustre et réinterprète le discours sur la mode, ses liens avec l'art et design. On y croise le sociologue allemand Georg Simmel théoriser sa vision très masculine de la mode face à un groupe de jeunes filles assises sur des bobines de fil. Un peu plus loin, on reconnaît Le Corbusier et Coco Chanel couper les nattes d'une paysanne ukrainienne. On y voit aussi l'architecte Adolf Loos, tenant dans ses bras une poupée représentant sa femme, ou encore la couturière française Madeleine Vionnet avec une des figurines en bois qu'elle habillait de ses créations.

McKenzie brouille les règles entre représentation et allégorie pour faire du studio de création le reflet de tensions sociales. Dans une sorte de dystopie graphique, le réalisme socialiste rencontre le muralisme social, le style Art déco et la stylisation publicitaire avec une pointe d'ironie satyrique. Le mur de gauche nous plonge à l'époque soviétique, racontant en cinq panneaux le trajet d'une robe de la création collective studieuse et appliquée à la réinvention joyeuse dans l'intimité domestique. Sur le mur de droite, McKenzie se laisse aller à une narration plus libre et plus fantasmatique sur fond de carte géographique avec un trompe-l'œil où des ouvriers en bâtiment à la Norman Rockwell peignent un siamois tous poils dehors.

L'illusion se poursuit avec un paravent et une unique vitrine, comme rescapée d'un vieux musée condamné, où un vêtement flotte au-dessus d'une gerbe de blé, une création du label Atelier E.B. Avec la virtuosité d'une illusionniste, Lucy McKenzie déconstruit le narratif de la mode sans dévoiler le dessous de la confection, préférant pour cela faire confiance à l'imagination.

Lucy McKenzie
Buildings in Belgium, Buildings in Oil, Buildings in Silk
La Verrière Hermès
50 boulevard de Waterloo
1050 Bruxelles
Jusqu’au 26 mars 
Du mardi au samedi de 12h à 18h
www.fondationdentreprisehermes.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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