Lucy Skaer, l'art poétique du détournement

Mélanie Huchet
31 octobre 2019

La Galerie Meessen de Clercq présente Day Divider une exposition solo consacrée à Lucy Skaer, une artiste écossaise  à l’univers bien plus mystérieux qu'on ne pourrait le penser. 

A l’origine de son inspiration, un manuscrit d’enluminures du XIVe siècle intitulé Livre de chasse, illustrant des scènes de capture et de dépeçage d’animaux. De violence, il n’en sera pas question dans cet univers délicat aux œuvres extrêmement léchées et raffinées. Lors de cette chasse vous ne verrez ni mare de sang, ni taxidermie - tel l’écureuil suicidé par revolver de Maurizio Cattelan ou le poussin affublé d’une minerve suite à un accident de chasse de Pascal Bernier.

Le lapin et le prédateur

Lucy Skaer (1975), use de délicatesse, rien de morbide ou de répugnant. Sa pratique artistique s’appuie sur la réinterprétation, le détournement, la manipulation, combinant le réel au sublime, le monde animal au végétal. Regardez au mur ces deux œuvres sculpturales élégiaques (Pelts) ! Approchez-vous pour découvrir l’association harmonieuse de feuilles et d’écorces d’arbres couverts par un bronze magnifié les figeant à jamais dans l’éternité. Reculez maintenant de plusieurs pas pour y voir à votre plus grand étonnement de merveilleuses peaux non pas de bêtes mais de végétaux - malgré tout inquiétants. Au sol, une installation beaucoup plus ludique mais tout aussi intrigante représentant des objets aux formes abstraites (cuivre, bronze, bois, peinture à l’huile) se suivent linéairement les uns derrière les autres. Ici le langage visuel à la syntaxe mystérieuse de l’artiste se déploie comme un rébus à deviner. Voit-on un lièvre tentant de fuir de flèches meurtrières ? Survivra-t-il ou pas à son prédateur ? L’histoire ne le dira pas, seule notre imagination pourra décider de son sort (In the Yew Woods, Arrows Rain Down, The Day is Bright and Open, Hare Darts for Cover and the Chord of C Minor Sounds). Dans la seconde salle, c’est la temporalité qui se matérialise à travers quatre troncs d’arbres peints accrochés verticalement au mur de façon quasi-militaire comme pour diviser les différentes étapes d’une journée de chasse (Day Divider)  mais aussi par une série de troncs implacablement figés de bronze auxquels sont intégrés des baromètres (Barometer). 

Jésus sur des feuilles imprimantes

C’est sans transition que l’on découvre dans l’arrière-salle, avec stupeur et tremblement, un ensemble impressionnant de trois céramiques blanches posées sur de vulgaires feuilles d’imprimantes (Pietà). Inspirée par les images de Pietà de la Renaissance italienne, l’artiste détourne magistralement l’œuvre originelle en supprimant l’existence de la Vierge au profit d’un Jésus allongé, couvert de stigmates, figé dans des positions rappelant les malades dans les hôpitaux. En supprimant la Vierge tout en maintenant avec vigueur la tension dramatique qui se joue, Lucy Skaer semble s’interroger d’une manière universelle sur la torture et la mort. 

En quittant ces gisants accidentés et aveuglés par une lumière digne d’un centre hospitalier, une réflexion nouvelle intervient. Sous couvert d’œuvres à l’aura extrêmement poétique voire parfois ludique, les matériaux utilisés sont en fait à l’exact opposé de cet univers joli et léger car avec ces matériaux - bronze, céramique, cuivre - les œuvres sont figées de façon rigoureuse comme emprisonnées pour l’éternité. Lucy Skaer nous a,  il faut bien le confesser, ingénieusement manipulés (juste avant de découvrir Jésus sans sa maman !) et admirablement détourné notre attention devant l’invisibilité morbide qui se cache derrière chaque œuvre et de sa véritable réflexion sur la mort. 

Lucy Skaer
Day Divider
Meessen De Clercq
2A rue de l' Abbaye
1000 Bruxelles
Jusqu'au 30 novembre
Du mardi au samedi de 11h à 18h
www.meessendeclercq.be

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.