Au MAC's, Johan Muyle fait tourner le monde

Gilles Bechet
13 janvier 2021

Pour sa première rétrospective au MAC's, Johan Muyle nous emmène dans un parcours immersif qui revisite près de 40 années de travail au fil de sculptures et installations qui offrent un écho poétique et ironique des clameurs du monde.

Trois mannequins motorisant inlassablement en boucle sur leur rail accueillent le visiteur. Trois incarnations de la jeunesse rebelle vouées à avancer et à revenir sur ses traces ...

Qu'est-ce qui fait tourner le monde ? La vanité, la soif ou les limites du pouvoir, les lumières ou les obscurités de la religion, les larmes, la guerre, la mort ou la jeunesse ? Toutes ces questions se bousculent lorsqu'on visite la rétrospective de l'œuvre de Johan Muyle présentée au MAC's. L'exposition rembobine près de 40 années de travail qui témoigne d'un travail protéiforme mais aussi d'une grande cohérence. Dès les débuts, les marqueurs d'un langage d'une approche plastique sont présents. Muyle compose ses sculptures et installations par association d'objets ou d'éléments pour créer un énigmatique rébus.
Les pièces les plus anciennes réunissent un bestiaire taxidermisé et customisé pour une trilogie familiale qui met en scène des loulous de Poméranie, une chèvre ou une truie et renvoie à notre modernité comme à la culture populaire et aux fables ancestrales.

La mécanique du monde

Derrière l'accumulation, il y a aussi cette envie de laisser parler les objets et de s'effacer devant leur présence, comme on le fait dans certains pays d'Asie. Chaque assemblage est tout autant une créature nouvelle qu'un dialogue entre les différentes éléments qui la constituent. Un objet n'est pas seulement une réalité inerte mais cache une âme qui se manifeste aussi par le mouvement.
Le mouvement que Muyle délègue à ses sculptures, répétitif, ou aléatoire, peut être vu comme une allégorie de la futilité qui sous-tend la mécanique du monde.
Devant les déplacements contrariés du rhinocéros de l'Impossibilité de Régner, qui vient inlassablement heurter les parois de son enclos, c'est une vie plombée par la lourdeur et l'aveuglement qui s'impose à nous. Alors que la présence de roulettes nous ramène à l'insouciance d'un jouet surgi de notre lointaine enfance.
A une époque où l'on s'est habitué au hacking des images, Johan Muyle préfère jouer le hackeur d'objets, une technique qui va remonter loin dans l'histoire de l'art et qui ajoute son petit effet de réel. Lucy I Have a Dream convoque la plus célèbre des australopithèques, un navire négrier et un écran LCD où L'origine du monde de Gustave Courbet se pixellise dans le discours fameux de Martin Luther King.

Pas d'images toutes faites

Si l'artiste multiplie les références à l'histoire de l'art, à la parabole des aveugles de Bruegel, à Constantin Meunier, au martyre de St Sébastien, ou au rhinocéros de Dürer il puise aussi son inspiration dans ses voyages, que ce soit chez les affichistes de Mumbai ou chez les bricoleurs recycleurs des rues de Kinshasa. Les clameurs du monde trouvent écho dans son travail de manière poétique ou ironique comme la chute du mur de Berlin dans Angel et Angelo, ou dans la boîte à biscuit qui pleure dans B. Au bord des Lèvres la vacance de pouvoir de roi Baudouin lorsqu'il s'est refusé de signer la loi sur l'avortement. Dans son imposante installation Singin' in the Rain, Muyle renvoie dos à dos les deux facettes de l'impérialisme américain, celui d'Hollywood et celui des armes.
Il n'y a pas de prêt à penser ou d'images toutes faites dans l'œuvre de Johan Muyle. Il n'énonce pas de vérité, il questionne des vérités. Le peau-rouge, qui comme celui d'Achille Chavée, ne marchera jamais dans une file indienne et préfère enfourcher une Harley pour tracer hors des rails. A ne pas manquer !

Johan Muyle
No Room for Regrets
MAC’s Grand Hornu
82 Rue Sainte-Louise
7301 Hornu
Jusqu’au 18 avril
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.mac-s.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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