Magie noire à Bozar

Muriel de Crayencour
16 juillet 2015
Dès l’entrée du Palais des Beaux-Arts, une immense installation faite de deux serpents qui s’enroulent pour finir par se mordre la queue nous accueille. Cette sculpture en textile de Pascale Marthine Tayou prévaut à son exposition à voir jusqu’au 20 septembre, une explosion de formes et de propositions joyeuses et graves à la fois. Quoi de plus revigorant que cet art sans snobisme ni intellectualisme, vif, brut et joyeux ?

Se situant à la frontière entre action plastique simple et pure et dénonciations sociale et politique, Pascale Marthine Tayou – qui a féminisé son prénom en hommage à sa mère et aux femmes qui sont si peu visibles dans le monde de l’art – offre au visiteur une déambulation joyeuse, ludique, jouissive et pleine de sens. L'artiste mêle sans frein objets et formes traditionnels africains, matériaux récupérés ou industriels. Le titre de l’exposition, Boomerang, a été choisi pour expliquer ce va-et-vient entre cultures, époques, temps, matières, jeux et pensées.

« Mon activité quotidienne est de faire des formes, de les placer dans l’espace et peut-être de transformer cet espace, expliquait-il à l’ouverture de l’exposition. J’aime voir ce qu’on ne peut pas voir, le situer dans un contexte d’ordre plastique. Mon exposition parle-t-elle ? Si une exposition ne parle pas, ça ne vaut pas la peine. »

Pascale Marthine Tayou est né au Cameroun en 1966. Il vit et travaille à Gand. Diplômé en droit de l’université de Yaoundé, déçu par les nombreuses injustices, il choisit d’exprimer ses idées et son engagement social par l’art. Autodidacte, il commence à créer au début des années 1990. Il a exposé notamment en solo au Fowler Museum UCLA de Los Angeles, au Kunsthaus de Bregenz, à Rome, au Luxembourg, à Lyon mais aussi à La Biennale de Venise en 2005 et 2009 et à la Documenta. L’exposition est coproduite par les Serpentine Galleries de Londres et a été présentée au printemps 2015 à la Serpentine Sackler. Marthine Tayou est un artiste nomade, il essaime ses propositions dans le monde entier, sans frontières. Ainsi, nous l’avions vu l’été passé à San Gimignano à la Galleria Continua et au Castello di Ama où il a créé un chemin coloré sur les pavés du hameau.

Pascale Marthine Tayou est convaincu que l’artiste est investi d’une mission de dénonciation des problèmes politiques, écologiques, sociaux... Pourtant, comme il nous l’expliquait, son travail se situe d’abord dans le travail de la forme. Qui, dans un deuxième temps, fera sens. « Je suis artiste car je réfléchis au monde, je m’interroge sur qui nous sommes, sur ce que nous faisons, et sur les conséquences que notre action implique pour l’humanité. C’est ça Boomerang. Nous sommes tous des Boomerang », ajoutait-il.

Marthine Tayou est un assembleur joyeux, il collecte objets usuels ou mis au rebut, pièces rituelles africaines, matériaux naturels, tissus, craies, vaisselle. Les mettant ensemble, il leur donne la parole et c’est toujours à la fois profond, subtil et joyeux, coloré. Il n’est ni trop intellectuel et froid, ni trop bling-bling. Ce qui l’intéresse, c’est d’amener du sens. Et de jouer avec les formes.

Ainsi les deux serpents dans l’entrée du Palais sont faits de gants de toilette assemblés et remplis de paille. Dans le grand hall, une série de longues sculptures sur bois. Ces personnages étaient à l’origine commandés par les colons et sont, depuis l’indépendance du Cameroun, réalisés avec la peau noire. Toujours cet aller-retour, ces transformations d’un état à l’autre.

Dès la première salle, assemblages d’assiettes, fétiches en verre soufflé à Murano, néons font comme un cortège qui nous accompagne. Marthine Tayou a le sens du spectacle, il s’empare des espaces du Palais pour y poser d’immenses installations, comme ce magma de centaines de pailles colorées accroché au plafond, ou ces branches d’arbres sur lesquelles sont accrochés des sacs-poubelles colorés. Mais encore, Coton Tige, qui se réfère à la production de coton et au travail des esclaves de l'Europe coloniale, un immense nuage de coton, transpercé de pieux en bois.

Le clou de la visite est Our Traditions, cet assemblage fixé au plafond – qui nous oblige à lever la tête – de végétaux, objets traditionnels africains, masques réalisés en cristal et structures en métal en forme de diamant, emplies de pièces de verre coloré : on y lit autant l’Afrique que le commerce international, l’avidité du monde et la joie, la magie.

« Je ne suis pas un militant écologique, Je suis un observateur, je pointe les incohérences, contraditions, problèmes. Après le challenge est de comminuquer sans tomber dans des accusations irréfutablers ou des disputes stériles. Il s’agit de réflechir et d’inviter les gens à trouver des solutions », disait l’artiste en conversation aves N’Goné Fall (extrait du catalogue). Pointons encore ses Paysages d’amour, des toiles constituées de pièces de tissu récupérées dans l’atelier de son épouse, styliste.

Une autre exposition, Un bet été quand même, présente le travail de Mekhitar Garabedain, né à Alep en 1977 et qui vit et travaille à Gand. Il y a 100 ans, sa famille a fui l’Arménie. L’histoire familiale poursuit l’artiste dans son œuvre. Qu’est-ce qui détermine notre identité, comment l’expérience de la migration marque-t-elle une vie, comment une langue et un patronyme sont-ils liés à l’identité ? Avec ses installations, ses textes en néons, ses photographies, Mekhitar Garabedian met en forme sa propre identité, faite de multiples parcelles, sur un ton teinté de tristesse et de mélancolie. Voyez ces immenses lettres sur la façade du Palais, Search and destroy, ou ces textes écrits sans fin, dans les salles.
Pascale Marthine Tayou
Boomerang
Bozar
23 rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu’au 20 septembre

Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h, excepté entre le 21 juillet et le 15 août


Mekhitar Garabedian
Un bel été quand même
Jusqu’au 29 septembre
www.bozar.be



































 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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