Magritte en très bonne compagnie

Jean-Luc Masse
07 mars 2020

Le Musée de la Photographie de Charleroi présente les clichés intimes de Magritte. En complément, les imitations hilarantes de Laurence Bibot et le parcours mémoriel de Diana Matar.

René Magritte au jour le jour

Sans doute l’un des peintres modernes les plus connus et reconnus, Magritte, on le sait moins, s’est aussi essayé à la photographie. Non pas comme plasticien ambitieux mais en dilettante. Un photographe du dimanche, en quelque sorte, lui qui s’est surtout appliqué à réaliser des clichés de son épouse Georgette ou de ses amis surréalistes, dans son jardin de la rue Esseghem à Bruxelles ou lors d’escapades en France. Et pourtant, en découvrant les 131 photographies originales exposées au Musée de la Photographie, impossible de ne pas faire le rapprochement avec son œuvre. Constitué à partir de trois grandes collections privées, dont celle de la Galerie Isy Brachot, le parcours s’ouvre sur une série de photos d’enfance et de portraits des parents du peintre. S’enchaînent ensuite des autoportraits ou des images de ses amis surréalistes en situations facétieuses, dont découleront parfois des tableaux. Après Melbourne, Hong Kong, Taïwan et Séoul, le Musée de Charleroi lève le voile sur la vie d’un artiste singulier et offre ainsi une plongée au cœur de son univers intime. Passionnant.

Une sacrée rigolote, cette Laurence Bibot !

Du surréalisme à la loufoquerie, il n’y a qu’un pas. Ou plutôt un couloir, qu’il suffit de traverser pour se retrouver nez-à-nez avec l’inénarrable Laurence Bibot et son non moins baroque Studio Madame. Explication. Les murs de la salle sont tapissés d’écrans, munis d’écouteurs. Devant chacun d’eux, des sièges judicieusement dépareillés. Sur ces sièges, des spectateurs hilares. Que regardent-ils ? Eh bien justement, Laurence Bibot, grimée comme pas possible, jouant une série de personnages hauts en couleur : Sœur Sourire, Sophia Loren, Marguerite Duras, Miss Belgique 1962, une majorette carolo, Amélie Nothomb, une syndicaliste sur le point d’arracher les yeux d’un préposé du bureau de chômage, on en passe. Ce ne sont pas à proprement parler des imitations, mais des playbacks d’interviews piochées dans des archives audiovisuelles. Cerise sur le gâteau : au passage, madame ne se prive pas d’égratigner les stéréotypes féminins. Poilant et interpellant.

Mémoire et douleur de Diana Matar

Changement de décor radical dans la troisième salle d’exposition. Des photographies, 99 pour être précis, sont alignées côte à côte, toutes au format carré, en noir et blanc. Manifestement réalisées aux Etats-Unis, souvent en Californie ou au Texas, sans la moindre présence humaine. En s’approchant, on découvre que chaque cartel comporte un nom, un lieu et deux dates. Le nom d’une victime, sa date de naissance et de décès, ainsi que l’endroit ou elle a été abattue par la police. Diana Matar a consacré deux ans à sillonner les routes des USA dans le but de photographier 2200 sites où ces meurtres ont été perpétrés au cours des deux années précédentes. Travail documentaire glaçant, le projet aboutit à une critique sans appel d’une certaine brutalité outre-Atlantique et du déclin de la structure sociale. L’approche souvent esthétique et dépouillée des photographies ajoute une force incomparable au travail de Diana Matar. Déchirant.

Musée de la Photographie
11 avenue Paul Pastur
6032 Charleroi (Mont-sur-Marchienne)
Jusqu’au 10 mai
Du mardi au dimanche, de 10h à 18h
www.museephoto.be

Jean-Luc Masse

Journaliste

Journaliste passionné d’art sous ses diverses expressions, avec une prédilection pour la photographie. La pratiquant lui-même, en numérique et argentique, il est sensible à l’esthétique de cet art mais aussi à ses aspects techniques lorsqu’il visite une exposition. Il aime rappeler la citation d’Ansel Adams : « Tu ne prends pas une photographie, tu la crées. »

Articles de la même catégorie