Maningrida, entre monde magique et monde matériel

Gilles Bechet
25 septembre 2020

Chez Aboriginal Signature, des artistes de la communauté Maningrida exposent leur travail où le regard et le geste contemporain sont en dialogue permanent avec les ancêtres et la tradition.

Passeur d’art aborigène, Bertrand Estrangin nous emmène à chaque exposition vers une autre région du continent rouge. Cette fois, direction le nord tropical de l’Australie, en Terre d’Arnhem, pour découvrir des artistes de la communauté de Maningrida, répartis sur un territoire de 7 000 kilomètres carrés. La quinzaine d’artistes représentés, de différentes générations, parfois très éloignés géographiquement les uns des autres, témoignent d’une étonnante cohérence qui tient autant aux couleurs qu’aux supports naturels. L’impression d’unité vient aussi en grande partie du recours à la technique du crosshatching, ou hachures croisées, une pratique vieille de plusieurs milliers d’années, toujours vivante et pertinente chez ces artistes. Les couleurs, produites avec des pigments naturels, expriment toutes les nuances de l’ocre jaune au brun et noir en passant par les rouges et les beiges. Des couleurs qui indiquent souvent, à l’instar des tartans écossais, l’appartenance à une communauté clanique. Les fines hachures parallèles et continues forment suivant les cas des motifs apparemment abstraits ou figuratifs car, dans l’art aborigène, tout est représentation symbolique et ce qui semble être un motif purement abstrait peut représenter l’intérieur d’un animal, d’un corps humain ou un fragment de paysage. Les supports sont également naturels, de nombreuses œuvres sont peintes sur de l’écorce que l’artiste ira lui-même soigneusement choisir et découper en forêt avant de commencer à peindre. On trouve également des fibres végétales tissées, de forme allongée comme un poisson ou circulaire comme un soleil.

Au centre de la galerie se dressent un ensemble de troncs peints. Ce sont des eucalyptus évidés où traditionnellement sont placés les ossements des défunts lors d’une cérémonie de deuil. Ce n’est évidemment pas le cas ici, mais la présence symbolique des ancêtres inscrit le geste de ces artistes dans un temps cyclique et témoigne des frontières poreuses entre tradition et contemporanéité, spirituel et séculier. Ce passage entre monde magique et monde matériel se manifeste également par la présence soutenue, en peinture et en sculpture, des mimih. Ces esprits de forme élancée et étirée, parfois protecteurs, parfois perturbateurs, vivent dans un monde parallèle. Déjà représentés sur les parois des cavernes, il y a plusieurs dizaines de milliers d’années, ce serait eux qui auraient appris aux aborigènes comment chasser et préparer le kangourou. Avec leurs yeux en boutons de bottine et leur silhouette longiligne, ils ont l’évidence de la simplicité. Vu le nombre limité de kangourous qui galopent dans le parc Elisabeth ou en forêt de Soignes, certains conseils sont devenus superflus, mais ils ont certainement bien d’autres choses à raconter.

Résilience - la puissance du passé résonne aujourd'hui
Art Aborigène de Maningrida - Terre d’Arnhem
Aboriginal Signature
101, rue Jules Biesme
1081 Bruxelles
Jusqu’au 10 octobre 
Du mardi au samedi de 11h à 19h
(sur RDV uniquement)
www.aboriginalsignature.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.