Les moules, c'est poétique !

Muriel de Crayencour
12 novembre 2019

Soleil Politique, l'excellente rétrospective Marcel Broodthaers, est à voir au M HKA à Anvers jusqu'en janvier. Une occasion de se replonger dans l'œuvre de cet artiste belge emblématique et de découvrir la complexité de son travail. 

Les casseroles de moules, les coquilles d'œufs... ne résument pas l'œuvre de Broodthaers. Agitateur, provocateur, Marcel Broodthaers (1924-1976) est d'abord poète. Il sera artiste plasticien. Les mots sont sa première inspiration. Il les mettra en forme et, surtout, les utilisera pour remettre en question le monde et plus spécifiquement la manière de montrer l'art dans les musées. Il entame sa carrière d'artiste plasticien à la fin de l'année 1963, lorsqu'il fige dans le plâtre les invendus de son dernier recueil de poèmes, Pense-Bête, et déclare : "Moi aussi je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie..."

Dans une intéressante interview de l'époque, à voir dans l'exposition : "La poésie m'empêchait d'entrer en contact avec qui que ce soit. La peinture et la sculpture sont plus efficaces. De plus, ces objets trouvent finalement un acheteur, ajoute-t-il avec un sourire. Les arts plastiques nourrissent mieux leur homme que les mots. (...) J'ai essayé de trouver un nouveau système de lecture où le poème n'est plus enfermé dans son livre cimetière.

Ces mots qu'il aime tant, il les inscrit sur plaque de plastique thermoformée. Cet objet issu de l'industrie, qui sert à la publicité, devient le support de ses poèmes. "Je ne crée pas des formes, je projette mes idées de manière facile. C'est un moyen de fabrication complètement impersonnel", dit-il. Le mot restera central dans son travail, même avec ses casseroles de moules. Les coquilles de moules accumulées sont comme des mots répétés, scandés. C'est de la poésie ! Il expose sa série Le Corbeau et le Renard à la - aujourd'hui légendaire - Wide White Space Gallery d'Anvers en 1968. Quelques exemples sont à voir dans l'expo. Pour notre œil d'aujourd'hui, le support ne surprend plus, mais la poésie est toujours là. Pourquoi les mots sont-ils encore chargés, après plus de 50 ans? La puissance de l'art se trouve dans ce merveilleux phénomène !

Broodthaers commence par exposer des objets : moules, frites, œufs, briques, charbons, cotons, bocaux en verre. Voilà les casseroles de moules, les accumulations de coquilles d'œufs. Marcel se revendique artiste pop. Il charge ces objets du quotidien de significations, avec humour, esprit décalé, mais il nous laisse aussi nous débrouiller avec les significations. Aujourd'hui, il faut se rappeler la bienveillante légèreté de cet artiste. En un peu moins d'une décennie de création, il va changer le statut des images et la grammaire de l'art. Il va en créer une nouvelle qui lie écriture/peinture et art conceptuel, que les artistes d'aujourd'hui utilisent encore. L'œuvre n'est plus sacralisée, elle est une émanation, au même moment, de la pensée et du quotidien. 

L'art est politique

Bart De Baere, directeur du M HKA, explique : "L'art est toujours politique, et la politique est une négociation constante sans conclusion. C'est cette complexité que nous avons voulu montrer dans l'exposition. Broodthaers utilise la poésie afin de remettre en question les conventions. Il veut nous montrer que tout système politique a besoin de symboles. Y compris le système de l'art. Et que ceux-ci peuvent être déconstruits. Ainsi, il nous rappelle que le monde aurait pu être différent.

Avec son Musée des Aigles, section 19e siècle, l'artiste va interroger les musées et la manière de montrer l'art. Ses questionnements restent très actuels. "Nous ne sommes plus capables aujourd'hui d'inventer quelque chose. Toutes les formes d'expression sont déjà inventées. (...) Ce qui est intéressant, c'est ce qui se fait dans l'instant et qui n'est pas encore dans les musées." Broodthaers montre un ensemble de grandes caisses d'emballage, installées de manière solennelle. "C'est une action, un décor de principe. Ces caisses ne seront pas signées si érigées en œuvre d'art", dira-t-il. Broodthaers, grand désacralisateur !

Œuvre centrale dans l'exposition, Décor (1975), prêt de la Fondation V-A-C de Moscou, est montré pour la première fois en Belgique. Cette vaste installation mêle canons, plantes vertes, table, chaises et parasol de jardin et montre avec ironie et insolence comment loisirs et guerre sont intimement liés. Dans cette installation, les significations de chaque objet installé là forment un ensemble à lire comme... un poème contre la guerre. 

L'exposition est riche de nombreuses archives, lettres (à Joseph Beuys, Isi Fiszman...), coupures de presse, photographies, invitations, éditions. Un catalogue collector, à la couverture en plastique noir souple, est édité par le M HKA pour l'occasion. Marcel Broodthaers peut s'appréhender en multiples couches. Les premières étant visuellement fortes et pleines d'humour - accessibles aux enfants ! -, les suivantes plus complexes, denses. Une exposition à ne pas manquer !

Marcel Broodthaers
Soleil Politique
M HKA
32 Leuvenstraat
2000 Anvers
Jusqu'au 19 janvier 2020
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.muhka.be

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.