Trois générations d'artistes de Martumili

Muriel de Crayencour
26 janvier 2020

La nouvelle exposition organisée par Aboriginal Signature est dédiée à la communauté artistique de Martumili. On y découvre 40 œuvres - sélectionnées par Bertrand Estrangin durant un périple lors de l'été 2018 au cœur de l'Australie - de peintres de tout premiers plans, traversant ensemble trois générations, avec les grands artistes seniors Jakayu Biljabu (1936), Bugai Whyoulter (1939), Yijartu Bumba (1939), Muuki Taylor (1944), et la plus jeune garde avec Judith Anya Samson (1988), Cyril Whyoulter (1985), Corban Clause Williams (1994).

Une partie des artistes de la communauté de Martumili ne s'est réellement sédentarisée qu'à partir de 1960. Ils ont donc vécu de façon traditionnelle pendant des décennies, en contact étroit et en dialogue précis avec leur territoire. Cette connaissance intense se ressent dans les peintures à voir aujourd'hui à la Galerie Aboriginal Signature. Les territoires Martu sont en effet traversés, à partir de 1906-1907, par la route (canning stock route) que tracent les Blancs pour faire transhumer le bétail. Une route ponctuée de puits tous les 50 km, qui fend l'Australie en deux et déséquilibre l'organisation millénaire des peuplades aborigènes. D'autres premiers contacts de ces derniers avec les hommes blancs se font entre 1901 et 1908, lors de l'installation de la rabbit fence, qui tente d'endiguer l'envahissement des terres par les lapins.

Commençons par une toile de 3 mètres de long de Ngamaru Bidu, dans une palette de verts et jaunes, montrant des chemins vers des trous d'eau, dans un rendu d'aspect très végétal, étonnant, puisque nous sommes en plein désert. Remarquable aussi, Pitu, de l'artiste Bugai Whyoulter, dont la pâte de la peinture offre un tournant vers quelque chose d'organique, pulsant, presque battant comme un cœur. Wantili, de la même artiste, dans des tons de rose, rouge et orange, fait exploser cette même sensation d'être dans des viscères vivantes et vibrantes. Mulyatingki Marney peint une seule zone d'eau, le lac Dora, œil bleu émeraude au centre d'un territoire strié de lignes de failles, ou peut-être traces d'anciennes rivières aujourd'hui asséchées.

Et toujours, cet aspect si actuel et délivré (forcément) de l'art classique, qui séduit tant notre œil contemporain. "En 2011, le Musée d’art aborigène d’Utrecht organisa une importante exposition entre le mouvement CoBrA et les artistes aborigènes dont Martumili : Breaking with Tradition - Cobra and Aboriginal art. Je garde un souvenir ému de cette exposition, où les cartels discrets ne permettaient pas immédiatement de distinguer ce qui appartenait au mouvement CoBrA ou à l’art aborigène d’Australie, nous offrant le cadeau d’appréhender les peintures dans leur intégralité la plus pure sans a priori. Les œuvres de ces grands artistes pourtant situés aux antipodes construisaient, dans cet irremplaçable musée hollandais aujourd’hui fermé, un dialogue universel au-delà des conventions et frontières dans un autre espace-temps", raconte le galeriste, Bertrand Estrangin.

Kujungka-Young and Old Together
Martumili artists
Aboriginal Signature
101 rue Jules Besme
1081 Bruxelles 
Jusqu’au 15 février
mercredi au samedi de 14h30 à 19h
http://www.aboriginalsignature.com/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.