La mécanique du flux

Gilles Bechet
07 septembre 2021

Mécaniques Discursives présente le travail de Yannick Jacquet et Fred Penelle dans une fascinante rencontre dystopique de la gravure sur bois et des projections numériques.

C'est quoi la modernité ? Qu'en a à faire un grand-duc, un écorché ou un chevalier en heaume ? La modernité se réduit-elle à la technologie, à une vitesse de défilement et d'effacement ? Et si tout ça n'était qu'une illusion ? Toutes ces questions flottent dans les rébus en suspension portés par les installations du duo Mécaniques Discursives. Yannick Jacquet et Fred Penelle ont commencé à travailler ensemble en 2012. Leurs œuvres fusionnent les projections vidéo du premier et les gravures sur bois du second, comme une lanterne magique 2.0 reliant par un courant invisible le temps de Gutenberg à celui des Big Data. Des images issues de la pop culture, de l'iconographie moyenâgeuse, des magazines d'actualité ou de planches encyclopédiques sont plongées dans un flux mouvant de flèches, de symboles graphiques et de pointillés. La plupart de leurs œuvres ont été réalisées in situ, que ce soit dans un espace d'exposition ou dans un lieu public.


Légèreté et flexibilité

La monographie présentée à LaVallée reprend dix installations sur la soixantaine réalisée par le duo depuis leurs débuts. « Au début, on ne s'est jamais posé la question de la conservation, un projet en chassait l'autre. On travaillait dans la légèreté et la flexibilité. Les images de Fred étaient imprimées sur papier, j'utilisais des projecteurs de salon. L'idée de remonter une pièce existante ne se posait pas. A chaque fois, on s'adaptait au lieu, même si, dans notre vocabulaire, toute une partie des images revenait régulièrement », raconte Yannick Jacquet.

L'idée d'une exposition monographique était déjà en germe au moment du décès de Fred Penelle. L'idée d'un retour sur dix années de création mouvante du duo s'est muée en un hommage à l'iconographie tranchée et à l'humour noir du graveur dont les images habitent l'œuvre fantomatique et insaisissable du duo.

Face à chacune des installations, le spectateur est partagé entre les impulsions paradoxales de tenter d'en appréhender le tout de loin pour comprendre le sens caché du réseau qui lui est montré et l'envie de s'approcher pour en décrypter chaque détail lumineux et dessiné. Les flèches et le système nerveux qui relie chacun des éléments ne sont qu'une voie de garage. Il n'y a pas de sens caché mais plutôt de multiples renvois sémantiques, comme dans un jeu de cadavres exquis. « On joue avec les symboles pour perdre le spectateur, pas pour le guider. » Comme l'indique le titre, Mécaniques Discursives, le projet est né comme une transposition cyber punk d'une certaine esthétique industrielle, relique de l'Ancien Monde, mais assez rapidement leurs créations ont pris de l'autonomie pour explorer d'autres rivages loin des cadrans et des rivets.


Lumière lunaire

Sans fenêtre, les salles d'exposition plongent le visiteur dans un espace hors du temps, qui devient l'écrin d'une œuvre dont on ne saisit pas complètement le support et dont la lumière lunaire et argentée dans laquelle baigne les installations n'est pas étrangère à leur pouvoir de séduction. « Au début, je me concentrais uniquement sur la projection des images, puis au fur et à mesure, j'ai appris à travailler avec les réflexions et avec l'ambiance que pouvaient générer les projecteurs. »

Disséminés dans les installations comme des œufs surprises un dimanche de Pâques, on peut voir des chiffres qui défilent et refluent comme les infatigables datas de nos écrans informatiques, des petits symboles qui tournent en boucle. « Je suis fasciné par les animations de loading qu'on trouve sur la plupart des sites. J'ai commencé à les recenser et à les recopier pour les intégrer dans nos pièces. J'aime ces boucles sans fin, c'est un peu comme en attendant quelque chose qui ne vient pas. »

Projet hybride qui s'est trouvé en cherchant, Mécaniques Discursives revient pour un tour à LaVallée, avant, comme l'espère Yannick Jacquet, de diffuser son univers mouvant dans d'autres villes.

De 2015 à 2018, Frédéric Penelle occupa un atelier à l'étage de la Maison d'Art actuel des Chartreux. En parallèle avec l'exposition de LaVallée, le MAAC expose son travail de gravure sur bois et toutes ses expérimentations en volume.

 

Mécaniques Discursives
Ne suivez pas le guide
LaVallée
39 rue Adolphe Lavallée
1080 Bruxelles
Jusqu'au 3 octobre
Du mercredi au vendredi de 14h à 18h
les samedi et dimanche de 13h à 18h
www.lavallee.brussels

 

Frédéric Penelle
MAAC
rue des Chartreux
26-28 rue des Chartreux, 26-28
1000 Bruxelles
Jusqu'au 16 octobre
Du jeudi au samedi de 14h à 18h (sur réservation)
www.maac.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.