Michel François, maître d'œuvres

Hadrien Courcelles
16 juin 2020

La galerie Hufkens a décidé d’exposer Michel François avant de fermer son espace au 6 rue Saint-Georges pour rénovation. L’occasion pour l’artiste de s’approprier l’espace comme transformation jusqu’à ce samedi 20 juin.


La galerie Hufkens, qui possède déjà un autre espace à la galerie Rivoli et en inaugurera un autre le 18 juin (44, rue Van Eyck), compte rénover sa maison mère. Rénovation, chantier, matériaux, réflexion architecturale et donc spatiale… penser à Michel François comme maître d’œuvre, c’était bien vu. Sans doute était-ce même tout trouvé si l’on juge qu’un admirateur de l’arte povera s’y connaît en termes de mise en valeur.

S’il est possible d’être fidèle à soi-même sans épuiser la surprise du monde, le travail de François en offre ici un bel exemple. Fidèle, car il semble que pour faire parler des matériaux simples, chuchoter les techniques les plus variées ou crier la liberté propre des œuvres, l’exercice est parfaitement maîtrisé. Surprenant, car chaque pièce détonne, interroge son contexte dans toute son ingénuité, et osons dire que, dans un espace en transformation, l’environnement questionnera les œuvres à son tour.

La première salle montre des installations composées de rubans d’acier auxquelles des aimants viennent donner du mouvement et une quasi symétrie toute organique. Les jeux de reflets et de lumières évoluent au gré de l’intégration du visiteur dans l’espace, et il ne lui échappera pas qu’une de ces structures d’acier porte en son centre un conduit qui donne sur l’extérieur.

Tout comme chez Daniel Buren qu’il connaît bien, il faut se méfier des pseudo-interprétations philosophiques chez François. Son travail semble plutôt reposer sur l’explosion de sens que contient le support. L’abstraction (qui peut parfois prétendre nier ce support) garantit ironiquement son intégrité, empêchant toute paréidolie ou interprétation fixe. Les lamelles d’acier et le conduit rappellent certes une symbolique vulvaire et clitoridienne, mais conservent toute leur ingénuité esthétique (ainsi les fleurs d’O’Keeffe). Observez les arabesques qui se forment à la base de ces lames en vous approchant de la structure et vous obtiendrez une toute autre interprétation.

De telles ambiguïtés jalonnent la suite de l’exposition à l’image de certaines compositions bifides ou multifaces : les bougeoirs embras(s)és et la sculpture suivante, l’allée brisée de tubes en verre miroitant au rez-de-chaussée, les créations aux deux revêtements de l’étage qui semblent tronquées, le drapeau du jardin… et le mimétisme (vie-matière) de Michel François valorise en réalité une fine asymétrie : celle qui nous empêche de faire rapidement le tour d’une œuvre.

Un thème pourtant peut être décelé : celui de l’enfermement et la libération. Les aimants, la cire des bougeoirs, les nœuds, les matériaux mêmes du bâtiment sont des goulets d’étranglement qui abritent de l’espace… C’est presque en taoïste que François fait parler le vide et le plein. Une superbe structure grillagée occupe toute une pièce à mi-hauteur, surplombant un parpaing peint en bleu. Elle rappellera d’ailleurs Lao-Tseu : "Le filet du ciel est immense; ses mailles sont écartées et cependant personne n’échappe."


La liberté que défend François se lit dans son travail qui, libre, ne dépend d’ailleurs consciemment plus de l’artiste : Il faut oser brûler la cire, casser les tubes néons, il faut qu’une photographie ajoute de l’espace et immerge le spectateur dans un ailleurs, il faut s’interroger sur ce qui nous entoure avec ce qui nous entoure le plus radicalement. Chose rare et bienvenue, l’exposition propose une complexité accessible à tous.
 

Michel François (2020)
Galerie Xavier Hufkens
6 rue Saint-Georges
1050 Bruxelles
Jusqu'au 20 juin
Du mardi au samedi de 11h à 18h
https://www.xavierhufkens.com

Hadrien Courcelles

Journaliste