Michel Mazzoni, images-strates

Muriel de Crayencour
05 mars 2019

Vient de s'ouvrir au Botanique Other Things visible, l'exposition de Michel Mazzoni, qui utilise la photographie pour composer ou recomposer une vision du monde à la fois poétique et altérée. Dans la galerie, Julie Scheurweghs explore l'iconographie usuelle autour du corps de la femme, dans son expo Woman as parts.

C'est la première exposition entièrement menée par le nouveau responsable des expositions du Botanique, Gregory Thirion, qui fut précédemment à l'initiative, avec Sébastien Délire, de la D+T Project Gallery à Bruxelles. Il commence fort, puisqu'il a fait enlever toutes les cloisons ajoutées au fil du temps dans l'espace Museum. On retrouve l'architecture d'origine, avec ses proportions élégantes et un espace qui respire. Fameuse audace car, ainsi, Thirion supprime de nombreuses possibilités d'accrochage et il faudra beaucoup de talent et de savoir-faire aux artistes pour occuper cet espace qui fut au départ une partie des serres du Jardin botanique de Bruxelles, inauguré en 1829. Il s'agit aujourd'hui pour les artistes exposants de prendre en compte la belle structure des lieux, de jouer avec la mezzanine et les détails architecturaux en fonte. C'est Michel Mazzoni qui s'y attelle, avec beaucoup de grâce, à vrai dire.

 

Haïku photographiques


Michel Mazzoni (Bruxelles, 1966), dont nous avions pu voir une très gracieuse installation lors de la Biennale Miroirs à Enghien en septembre 2018 et chez Contretype en 2016, utilise l'image photographique pour créer une œuvre qui se lit comme une suite de pensées ou de rêveries altérées. "Je dirais que mon approche est intemporelle et atemporelle : les lieux que je photographie ne sont pas vraiment définis et pourraient se trouver dans des époques indéterminées. Il s'agit généralement de vues fragmentaires, des images sans qualités, du quotidien, avec d'infimes indices. Ces lieux sont là, bien réels, mais la façon dont je les traite provoque cette distance abstraite et complexe," explique-t-il.

Michel Mazzoni travaille ses images à la source, souvent directement sur le négatif. "Rien n'est à jeter dans un rouleau de négatif," explique-t il d'un ton gourmand. Traitant ceux-ci par des procédés lumineux, chimiques, optiques ou travaillant l'image en post-traitement : scans et impressions multiples jusqu'à épuisement de l'image, trames, inversions... il génère une série d'images presque fantomatiques, qui deviennent la matière brute de la création qui succède.

Dans l'espace du Museum, petites et grandes œuvres. Deux grandes séries s'inscrivent avec justesse dans l'architecture. L'une dans la nef centrale, sur la droite, avec deux fois 12 images, une partie du sol jusqu'à la mezzanine, l'autre du sol de cette dernière jusqu'au plafond, l'ensemble formant un long bandeau à lire comme un haïku. Chaque image en noir et blanc : détail d'architecture ou végétal, cadré de manière volontairement abstraite - serait une lettre ou un mot de ce poème vif et précis.

A l'étage, profitant de l'angle formé par deux murs, Mazzoni installe une sélection d'images d'archives récoltées dans les revues de propagande roumaines de 1974. "85 % du matériel utilisé ici ne m'appartiennent pas," dit l'artiste. Ainsi, la composition d'images collées directement sur les murs raconte non plus une vision fantasmée de la Roumanie soviétique, ni d'ailleurs un regard actuel critique sur celle-ci. L'image a perdu son sens. Il ne s'agit plus de comprendre ce qu'on voit sur chacune d'elles. Cette mise à distance, cette altération, cette désincarnation permet à Mazzoni de mettre en place sa propre narration, complexe, douce et frisant l'abstraction.

L'accrochage s'appréhende comme une grande installation, en belle résonance avec l'architecture. D'autres œuvres, plus petites, se savourent simplement accrochées au mur, comme celles que nous avions vues chez Société en 2015. Une réussite !

 

 

Michel Mazzoni 
Other Things Visible
Le Botanique
236 rue Royale
1210 Bruxelles
Jusqu'au 14 avril
Du mercredi au dimanche de 12h à 20h
www.botanique.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.