Michel Vanden Eeckhoudt, tout simplement

Gilles Bechet
13 avril 2022

Le Musée de la Photographie propose une rétrospective du grand photographe belge Michel Vanden Eeckhoudt, disparu en 2015. Pendant plus de 50 ans, il a photographié avec une grâce et une force incomparables les petits détails du théâtre de la vie.

Michel Vanden Eeckhoudt est un photographe rare. Il capte ce que l'on croise tous les jours sans le voir, sans y prêter attention. Nul grand événement dans ses images, nul fait de société, nul anecdote indéchiffrable. Circulant au hasard des rues, avec son Leica et un seul objectif de 35 mm, il s'est laissé guider par la puissance du hasard. Ses images sont immédiates et insaisissables à la fois, imprégnées de tendre ironie ou de mélancolie, de tristesse ou de joie. Entre distance et proximité, il cadre des moments de solitude ou de complicité, heureux ou malheureux, des moments d'égarement ou de retrouvailles.


Les nuances du vivant

La magnifique rétrospective que lui consacre le Musée de la Photographie de Charleroi se promène en 250 photos dans 50 années de carrière. S'il a bien commencé par photographier des bolides de Formule 1, il ne s'intéresse pas pour autant à la vitesse, sauf à celle du moment qui nous échappe. Il agit en alchimiste qui transforme un moment furtif, condamné à disparaître, en un rébus de sens et d'émotions que chacun peut déchiffrer avec ses clés. Cofondateur de l'agence VU, il aborde le travail de photo-reporter, comme un sourcier qui émulsionne le réel. S'il a tant photographié les animaux, ceux qu'on tient en laisse, ceux qu'on envoie à l'abattoir ou qui s'oublient dans une cage, c'est peut-être parce que les animaux ne parlent pas, mais ont tant à dire sur nous-mêmes.

Il n'y a pas de contrastes tranchants dans ses photos, mais toutes les nuances du noir et blanc qui sont celles du vivant. Au cours de ses voyages et reportages, il a pris des photos de Bruxelles à Tokyo en passant par Tunis et l'île Maurice sans chercher l'exotisme ou le particularisme. Son regard peut se faire tendre quand il surprend deux sœurs en ballade sous le regard de Dieu ou peut-être d'un opticien. Il saisit l'étrangeté du réel en nous montrant ce sac en plastique en suspension comme un flocon de neige perdu en été ou un cheval figé en plein carrefour au Caire. Il capte le regard vif d'un porc dans un troupeau ou la main d'un singe tendue dans un geste de reproche ou d'apaisement. Il a beaucoup photographié les chiens, meilleurs amis de l'homme, dit-on, en lâchant la laisse pour leur laisser nous poser les questions. On envie celui qui hume les embruns devant l'immensité de l'océan et on compatit avec celui qui, stoïque, se confine dans un cabas pour être encore plus près de nos cœurs. Avec son regard doux-amer sur nos semblables à poils, à fourrure ou habillés, Michel Vanden Eeckhout a l'immense talent d'ouvrir le nuancier des émotions dans la douceur comme dans la brutalité. Ces images qui magnifient les petits détails qui font tout n'ont pas besoin de grands discours pour les défendre, tant elles parlent d'elles-mêmes dans leur évidence et leur mystère.
 

Culture unique

Le monde des manadiers en Camargue est un univers difficile d'accès. Il a ses propres valeurs, ses rites, ses attitudes qu'on ne partage pas avec les étrangers. Pendant quatre ans, Gaëlle Henkens et Roger Job se sont immergés dans le quotidien de ces éleveurs de chevaux et de taureaux et de leurs familles. Ils se sont faits témoins de leurs journées de travail et de repas, de leurs fêtes et de leurs joutes. En Camargue, le taureau est un roi, c'est lui qui façonne la vie de la communauté. Dans l'arène, on ne le tue pas, on le toise, on le défie et surtout on éprouve son propre courage. Quand la bête meurt au terme d'une vie de cavalcades et de pâturages, on lui dresse une tombe qui tient lieu de mausolée en l'honneur de ses qualités physiques et presque surnaturelles. Les individus les plus valeureux ont droit à leur statue sur la place du village. Au-delà de la puissance visuelle de leurs images, Roger Job et Gaëlle Henkens ont fait un travail de documentaristes au long cours pour raconter et partager cette culture unique et méconnue. Toutes les images, qui figurent également dans l'ouvrage Soleil noir, s'accompagnent d'une description détaillée qui en restitue le contexte comme la portée symbolique et quotidienne.


Etrange beauté

Dans la galerie du Soir, Danielle Rombaut propose une série de photos prises aux alentours de Pepinster ravagé par les terribles inondations de juillet dernier. Débarquée sur place sept semaines après la catastrophe, la photographe anversoise est surprise par la simplicité et le besoin de parler de la population et envoûtée par l'étrange beauté de ces lieux dévastés. Elle photographe les maisons éventrées et les voitures enchevêtrées comme les décors d'un cataclysme devenu encore plus irréel et inconcevable sous une belle lumière d'été.

Entre peinture et photographie, Zoé van der Haegen ne choisit pas et fait parler la matière et la couleur. Fascinée par les troncs d'arbres décharnés par les flammes d'un incendie dans la réserve naturelle de Kalmthout. Elle découpe ses photos pour les imbriquer dans des aplats monochromes de couleurs vives dans des compositions qui rappellent le pop art et la puissance de l'expressionnisme abstrait.

 

Michel Vanden Eeckhout
Gaëlle Henkens & Roger Job, Soleil Noir
Danièle Rombaut, Au-delà du concevable
Zoé van der Haegen, Arbres-Troncs
Musée de la photographie
11 avenue Paul Pastur
6032 Mont-sur-Marchienne
Jusqu'au 22 mai
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museephoto.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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