Le mystère de la Femme-Fleur

Zoé Allen
30 octobre 2020

On associe souvent la fleur à quelque chose de délicat, de beau et de fragile, qualificatifs souvent pensés au féminin et qui se rapprochent de l’idée préconçue de ce que devrait être une femme. Loin de l’étiquette de morale prude qu’on aimerait lui coller, on oublie souvent que la fleur est l’appareil reproducteur de la plante. L’exposition Efflorescence de Mireille Liénard à la Martine Ehmer Gallery nous interroge sur notre rapport à la nature et à la féminité dans une certaine dualité existentielle par le biais de la sculpture, du dessin et de la photographie.

La nature, tout comme le corps de la femme, a été rationalisée par rapport à l’esprit de l’homme. C’est un processus qui s’est entamé avec la philosophie des Lumières et s’est amplifié à l’ère industrielle. Ce caractère exploitable de la nature et du corps nous a éloignés du respect mélangé à la peur que nous avions pour ce qui, précédemment, nous semblait indomptable. Mireille Liénard a la volonté, dans sa démarche artistique, de mettre en forme ses propres préoccupations en sublimant et en maîtrisant ses émotions. Les éléments de son langage plastique sont toujours utilisés pour leur valeur symbolique et mythologique. Que le sens soit explicite ou non, l’artiste aime laisser une part de mystère pour éveiller l’imaginaire de chacun.

En vitrine, une sorte de corail fait de chair, tracé sur un rouleau de papier calque. Plusieurs de ces coraux sont exposés dans la galerie, certains rouge sang et d’autres parés d'or. Vu ce qui nous entoure, il est compliqué de ne pas penser au corps de la femme et plus précisément à ses menstruations. De la chair sanguinolente qui s’échappe de nos corps tous les mois, souvent perçue comme sale et honteuse. La dorure nous réconcilie - nous les femmes - avec ce corps qu’on nous apprend à détester car jamais suffisant pour ce qu’il est, elle nous rappelle la vie dont nous sommes animées et que nous pouvons porter. Nous saignons mais nous ne mourons pas. Les menstruations étaient autrefois craintes mais associées également au divin, c’est un symbole de la victoire de la vie sur la mort.

Notre regard est ensuite attiré par la grande table où sont disposées de nombreuses céramiques sous des cloches de verre. Des sortes d’anémones d’où s’échappent des tentacules. Est-ce que les cloches sont présentes pour les protéger ou afin de protéger le spectateur ? Les sculptures sont immobiles mais pourraient bien s’animer pour nous attraper. Le côté mystérieux de cette table sortie tout droit d’un antre de sorcière éveille l’imaginaire. Sous l’une des cloches, une fleur nous renvoie aux photographies accrochées derrière la table, À fleur de peau. Il s’agit sans doute d’une personnification ou d’un habile jeu de l’artiste, mais nous y reconnaissons les traits du sexe féminin et un certain érotisme non dissimulé. À côté, Efflorescences, la série de dessins de fleurs sur papier-calque est une représentation de vulves végétales, des symboles d’une esthétique du phénomène de la reproduction.

Une série de sept photos en noir et blanc, Effleure du mal, la main et le chardon, décompose l’action d’une main de femme qui attrape un chardon et nous renvoie vers la dangerosité de la nature mais aussi vers l’attraction que nous avons pour elle. Une manière sans doute de nous rappeler à quel point nous y sommes liés même si nous avons fait beaucoup d’efforts pour nous en détacher ces derniers siècles.

La dernière pièce clôturant ce spectacle de fleurs et de questionnements est un pilier se dressant entre le sol et le plafond, composé de coussins empilés les uns sur les autres et représentant des globules rouges. La fleur - tout comme l’homme, allégorie de l’emblématique de l’Axis Mundi entre ciel et terre - se situe dans un rythme universel de la vie en évolution et en mouvement perpétuel. Cet axe peut être vu comme une figure féminine - comme un cordon ombilical - ou comme une colonne vertébrale.

L’exposition Efflorescence à la Martine Ehmer Gallery, hymne au viscéral, floral et humain, nous remet à notre place dans un monde qui, malgré la connaissance que nous pensons en avoir, a encore beaucoup à nous dévoiler.

 

Mireille Liénard
Efflorescence
Martine Ehmer Gallery
rue Haute, 183/200
1000 Bruxelles
Jusqu’au 22 novembre (L'exposition sera prolongée)
Du jeudi au dimanche de 11h à 18h
http://www.martineehmer.com

Zoé Allen

Journaliste