De l'anamnèse par Soo-Kyoung Lee

Hadrien Courcelles
23 septembre 2021

La Marc Minjauw Gallery expose pour la seconde fois l’artiste franco-coréenne Soo-Kyoung Lee. L’exposition court jusqu’au dimanche 26 septembre et propose au public, avec un soin recherché, la métamorphose d’un souvenir.  

Qui passe aux abords du marché aux puces aura certainement remarqué cette cour pavée qu’entourent un arbre et quelques grilles en fer forgé, du côté de la rue Blaes. Certains savent qu’ils y trouveront la galerie Marc Minjauw (précédemment nommée MM Gallery), soit la perspective de passer un instant de grâce, tout en couleur et en abstraction ; et ils le visualisent de bonne humeur généralement puisque l’hôte des lieux a vite fait de vous entraîner dans ses échanges enthousiastes, jamais sans pertinence.

C’est à ceux-là mais encore à celles et ceux que ces lignes intéresseront que l’invitation est destinée : Marc Minjauw expose à nouveau le travail de la Franco-Coréenne Soo-Kyoung Lee (le magazine avait pu couvrir le premier évènement en 2019). L’artiste met son érudition au service d’une œuvre profonde, abstraite et sensationnelle en ce qu’elle ne manque jamais de produire un effet sur le regard du public.

Dans ces toiles aux formats variables, des « pelotes », objets (ob jectum, « ce qui est placé devant ») enveloppés, semblent toujours suggérer quelque chose qui aurait la faculté d’être et de n’être pas (pour plus d’information, voyez les développements ou la définition même de logique paraconsistante), aux confins d’un univers replié, de particules organiques ou de réactions chimiques modélisées.

La surface du tableau, en ce qu’elle se superpose d’aplats de couleurs élémentaires ou quand elle laisse apparaître des zones de fond, semble ironiser sur la représentation multidimensionnelle telle qu’elle existe dans la théorie des cordes (cf le ruban de Möbius) : comment, mieux que par ces jeux, mettre en évidence la fonction d’ouverture de l’art, qui ne se limite plus au pouvoir de représenter l’invisible ou le contradictoire, mais qui peut y prétendre par essence ?

Bien sûr, on ne fera pas l’économie d’un raisonnement sur la couleur qui contraste, sert la perspective ou le relief, et atteint sous les touches picturales un rendu qu’il convient d’apprécier directement. La peinture B3 porte ainsi un bleu d’une rare intensité (que le médium photographique ne peut que trahir). Mais ces couleurs dépendent de notre faculté toute humaine et individuelle à les percevoir. Il est question chez Soo Kyoung Lee de l’exploitation culturelle et symbolique de la gamme chromatique : qu’en est-il en Corée ?

L’idée lui est venue durant le confinement : des plaques aux dimensions réglées, que l’on romanise « Munpei », servaient auparavant à introduire publiquement la famille traditionnelle coréenne. Elles étaient ritualisées, placées à des endroits choisis (en devanture), comme ailleurs la mezouzah, le digicode ; ou bien sûr les numéros et écriteaux de sonneries contemporaines qui finirent par remplacer le Munpei au pays du Matin calme.

Ce caractère institué et sériel, bien acquis dans la mémoire collective d’un peuple divisé, l’artiste a décidé de le réinvestir. Reprenant les dimensions munpeïques, recouvrant ces plaques de couches colorées, très tactiles et de motifs différents, elle en crée 50, 300 puis 1000…

Lambeaux de souvenirs, tous uniques, qui se mêlent en un formidable travail coloré et combinatoire : le cadre est fixé mais son essence est en mouvement, ses couleurs ont un message, et comme autrefois un nom… sur le mur qui nous fait face, nous avons donc un mémorial vivant (quasi neuronal et quasi mathématique, pourrions-nous dire, si ce n’était pas là commettre une folle réduction), ainsi qu'une transmutation artistique collective, appelée à signifier quelque chose pour d’autres destinées, si elles le désirent.

 

Soo-Kyoung Lee
Métamorphose d'un souvenir
Galerie Marc Minjauw
68 place du Jeu de Balle
1000 Bruxelles
Jusqu'au 26 septembre
Du mercredi au vendredi de 10h30 à 12h30 et de 15h à 18h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
www.mmgallery.be

 

Hadrien Courcelles

Journaliste

Né dans le Brabant sous le signe de l’humanisme, il étudie la Philosophie à l’Université Catholique de Louvain jusqu’en 2019. Curieux de tout, il se risque à l’écriture pour partager ses découvertes. Si la destination demeure inconnue, le voyage peut présenter de belles consolations.

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