La culture du faux

Gilles Bechet
30 août 2019

Aujourd’hui les fake news débordent de partout au point d’apparaître comme les boussoles de tous les désordres politiques et sociaux qui agitent la planète. Même si on a tendance à les identifier aux réseaux sociaux, les théories conspirationnistes n’ont rien de nouveau. De tous temps, elles ont été un réflexe des pouvoirs en place pour discréditer leurs adversaires. C’est ce que nous montre une passionnante exposition montée dans le monastère de Dalheim, en Rhénanie-du-Nord, à une centaine de kilomètres de Dortmund.

Au moyen-âge, la population n’avait guère les moyens de faire du fact-checking, se laissant facilement berner par les accusations contre les ennemis du pouvoir. Quand un curé dans un prêche accusait les juifs d’empoisonner des puits pour tuer des catholiques, sa parole n’était pas mis en doute. Les pèlerinages ou l’imagerie populaire, propageaient les croyances selon lesquelles les juifs profanaient les hosties pour reproduire le martyre du Christ. Ces allégations ont traversé les siècles et se retrouvaient même encore sur des monnaies de substitution émises dans les années 20. La sorcellerie était vue comme une conspiration du diable pour détruire l’ordre divin. La chasse aux sorcières qui a culminé au 16e et 17e siècles a fait des milliers de morts, souvent sur simple dénonciation.

Doryphores

Quand un pouvoir ne peut résoudre une crise, il a besoin de boucs-émissaires. Lors de la révolution des lumières, les cercles conservateurs ont accusé francs-maçons et illuminati de comploter contre le pouvoir royal et contre l’église. Après la première guerre mondiale, l’élite militaire allemande a attribué la défaite aux ennemis de toujours, les juifs, les francs-maçons ainsi qu’aux agitateurs socialistes. Pendant la guerre froide, chaque camp a accusé l’autre de noirs complots. Ainsi en DDR, par exemple, alors que le régime traversait une sévère crise agricole, il a chargé les Américains de lâcher des nuées de doryphores affamés sur les champs de pomme de terre est-allemandes. Aux Etats-Unis, les années 1950 ont été marquées de la conspiration communiste chère au sénateur McCarthy, mais avec l’assassinat de Kennedy, le vent de la conspiration a changé de camp et c’est la population qui s’est mise a échafauder des théories pour expliquer ce que les gouvernants étaient supposés cacher. La conspiration qui était pour le pouvoir un moyen de maintenir ses privilèges devenait un exutoire pour ceux qui voulaient contester les autorités à moindre frais.

Le parcours se termine avec les idées complotistes, parfois les plus farfelues, qui ont trouvé avec Internet un terrain de dissémination idéal. Ça va du 9/11 aux chemtrails, les traces blanches laissées par les avions et prétendument empoisonnées, aux vaccins nocifs ou encore aux codes barres censés envoyer des ondes négatives. Dans cette section, de manière très didactique, chaque affirmation complotiste est accompagnée des preuves contraires.

Crypte vide

Non loin de là, à 20 min de route, le château de Wewelsburg vaut le déplacement. C’est dans ce château Renaissance, bâti en triangle, que Himler a voulu implanter un centre spirituel et idéologique du troisième Reich. Comme les quelques activités qui y ont pris place ont soigneusement été maintenues secrètes, d’aucuns se sont plus à imaginer ce qui aurait pu s’y passer.

Un musée y est consacré à la propagande et l’idéologie nazie. Ses concepteurs ont réfléchi sur la meilleure manière de présenter les faits sans glorifier le régime, et cela par des mises en tiroir et des présentations morcelées. L’objet de tous les fantasmes reste la tour nord du château où la légende veut que les SS s’adonnaient à des cérémonies de purification pan-germaniques dont on n’a aucune trace. Juste une crypte vide à remplir de beaucoup de fantasmes. A l’étage, il y a une deuxième pièce dont le motif central de carrelage est devenu le logo des néo nazis contemporains. Pour casser toute solennité au lieu et filtrer les fake news, on y a mis des poufs et des fauteuils haricot orange.

Fact or Fake ?
Verschwörungstheorien, früher und heute
Lichtenau-Dalheim (Allemagne)
Jusqu’au 22 mars 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18 h
www.stiftung-kloster-dalheim.lwl.org

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Wewelsburg 1933 – 1945 Memorial Museum
Büren-Wewelsburg (Allemagne)
Du mardi au vendredi de 10h à 17 h
samedi et dimanche de 10h à 18 h
www.wewelsburg.de

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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