Un félin du street art chez Martine Ehmer

Vincent Baudoux
28 octobre 2021

Comment ne pas trouver sympathique une démarche artistique qui souhaite apporter du bonheur aux gens ? C'est le cas de Monsieur Chat, affable félin qui nous vient de la province française, et qui colonise progressivement les lieux artistiques où cela se passe, Paris, Londres, Vienne, Genève, New York. Il pose ses valises à Bruxelles, à la Galerie Ehmer, dans le quartier historique de la rue Haute, jusqu'au 21 novembre.
 

Optimisme

Monsieur Chat se définit de trois mots : optimisme, transgression, proximité. Au premier regard, il est tout sourire, au point d'évoquer l'intrigant Chat du Cheshire cher à Lewis Carroll, à condition de considérer que le sourire de l'Anglais s'évapore comme neige au soleil. Monsieur Chat s'y retrouve lorsqu'on évoque quelques-unes parmi les centaines de citations et proverbes appropriés : « Un sourire ne coûte rien, mais il crée beaucoup », ou « Lorsque vous rencontrez un homme trop las pour sourire, offrez-lui le vôtre. » Voilà pourquoi Monsieur Chat s'est d'abord exprimé via le street art, sur les murs des villes et de préférence en hauteur, proche du ciel, afin d'offrir un petit rayon de soleil aux cités qui sont le plus souvent grises et ternes, Orléans d'où il est originaire par exemple. Tant qu'à faire, autant emprunter sa couleur à Phœbus, il sera donc jaune ou orangé éclatant, sans ombre, sans nuages, tout rond et gonflé comme un soufflé incandescent. Le matou (c'est un monsieur), s'il n'a plus rien de la grisaille du chat de gouttière, aime à jouer le chat perché, il saute, bondit et gesticule au point qu'on pourrait le confondre avec Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, ami des muses, qui a aidé Bellérophon à vaincre la vilaine Chimère qui incarne les utopies impossibles à réaliser. À moins que ce gros bébé joufflu et ailé n'incarne parfois Cupidon, comme semblerait l'indiquer le bout de son nez en forme de cœur ?


Transgression

L'idée de transgression implique le fait de ne pas respecter une obligation, une loi, un ordre, des règles, un consensus. Dans le cas présent, la désobéissance consiste à choisir le public, anonyme, peu ou pas intéressé par les choses de l'art, et pour qui la vie se résume souvent à une version actualisée de métro-boulot-télé-dodo. Pour ce personnage ordinaire, l'art est une grande, noble, inutile chose, incompréhensible souvent, qui n'est accessible que dans les quelques temples qui lui sont dédiés, et qui ne concerne que les élites de tout poil. Comment sensibiliser les gens à un monde dont ils se sentent exclus et pour lequel ils ne portent aucun intérêt... sinon à parler le langage qui est le leur ? L'art pour tous, gratuit, éphémère comme les passants au regard distrait, tel est le programme. Une autre manière de transgresser les conventions artistiques est de mettre en question la notion d'auteur, quand ce dernier propose des œuvres aussi anonymes que celui qui les regarde. D'où l'astuce qui a consisté, longtemps, à laisser croire que les créateurs de Monsieur Chat étaient plusieurs, regroupés en un collectif. Jusqu'au jour où un contrôle policier a obligé le peintre à décliner son identité : Thoma Vuille (il faut se souvenir que peindre un espace public sans autorisation est un délit). D'où l'inclinaison de l'artiste à s'associer à des street artistes aguerris au problème, ici Kay One, avec qui il réalise parfois des œuvres à quatre mains. La conjonction est surprenante : l'obscurité et la clandestinité produisent un rayonnement positif pour le plus grand nombre.
 

Proximité

Monsieur Chat propose des images où l'on discerne moult citations empruntées à l'art contemporain, ou au monde de la bande dessinée, en une série de signes graphiques qui font désormais partie du paysage culturel. Monsieur Chat jouerait ainsi le rôle de passeur qui transmet des petites clés de curiosité pour qui veut bien se donner la peine de les utiliser. La référence la plus évidente semble être le street art, par sa vitesse d'exécution qui laisse les traces d'effectuation bien lisibles. En effet, il n'est guère aisé d'œuvrer de nuit et le plus rapidement possible afin de ne pas se faire prendre, aussi les coulées de peinture liquide sont inévitables. Ensuite, il y a Jean-Michel Basquiat, graffeur devenu peintre, qui apporte son passé de gosse défavorisé avec une dose de brutalité, sans trop de manières, et qui ne s'encombre jamais de détails ou d'un métier virtuose. On y trouve aussi des clins d'œil à Keith Haring, autre artiste populaire, par ses signes indiciels caractéristiques, ces petit traits fragmentés qui irradient le sujet dont ils sont issus. Fernand Léger n'est pas absent de la fête, avec les certitudes de son dessin lourd comme le plomb d'un vitrail, et sa lumière qui contraste avec la massivité des sujets. Quant à la bande dessinée, La Cène, présentée ici, rassemble une belle brochette de vedettes parmi les plus célèbres de la famille des Felis silvestris catus médiatiques.

Derrière ces peintures et leur sourire ravageur, enjôleur, cette légèreté, c'est tout un pan de la peinture contemporaine qui s'invite. Monsieur Chat est une œuvre résolument de notre temps en ce sens qu'elle est impensable sans les outils et le regard du début du 21e siècle. Cette picturalité spécifique, issue de la peinture en spray ou en bombe, et la transparence des écrans, de fragments issus de partout, des citations en cascade, produit des lasagnes visuelles faites de superposition de couches. Jamais les siècles auparavant ne s'y étaient frottés avec une telle intensité, tout simplement parce qu'ils en ignoraient la possibilité d'existence. Ce type de picturalité contemporaine est ici le fondement de l'œuvre.

 

M.Chat & Kay One
Galerie Martine Ehmer
183 et 200 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu’au 21 novembre
Du jeudi au dimanche de 11h à 18h
http://www.martineehmer.com/

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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