La Beauté Art Nouveau

Vincent Baudoux
07 juillet 2021

Le Musée départemental breton de Quimper présente l’œuvre d’Alphonse Mucha (1860-1939), un des plus illustres créateurs européens de l’Art Nouveau. Cette rétrospective présente une centaine d’œuvres et de documents, peintures, dessins, affiches, photographies, costumes, sculptures et objets d’arts décoratifs, exceptionnellement prêtés par la Mucha Trust Collection. Une exposition digne des plus grands musées du monde.

 

Le hasard fait bien les choses

Issu de Moravie, à l’est de l’actuelle République tchèque, le jeune artiste arrive à Paris en 1887, au moment où se prépare l’Exposition Universelle de 1889 dédiée au centenaire de la Révolution française, et pour laquelle on construit la tour Eiffel. Le travail ne manque pas pour un artisan doué et formé aux divers métiers du graphisme et de la décoration. Le 24 décembre 1894, Sarah Bernhardt (première star internationale à triompher sur les cinq continents, pour qui Jean Cocteau a inventé l’expression Monstre Sacré), commande l’affiche de Gismonda, son prochain spectacle. Il y a urgence, car la première représentation aura lieu dans quelques jours. Tenu par le contrat d’exclusivité qui le lie à son imprimeur, Mucha étant — par hasard — le seul artiste disponible en ces temps de trêve des confiseurs, il relève l’impossible pari. Son immense bagage technique et sa connaissance exceptionnelle du métier font le reste. Le matin du premier janvier, la ville de Paris entière se couvre d’affiches signées de son nom. Le succès est immédiat, car l’affiche est imprimée sur un papier spécial, solide, cher sans doute, mais qui intensifie les couleurs d’une encre de la meilleure des qualités, offrant un impact visuel plus puissant que ce que l’on a pu voir jusque-là. Des amateurs n’hésitent pas à décoller l’affiche ou la découper de son support afin de l’emporter !

 

Le succès, et après ?

Mucha devient à son tour une star. Sa notoriété s’étend jusqu’au Japon et en Amérique. Les commandes de prestige s’enchaînent, notamment pour les produits de luxe. Les honneurs officiels se succèdent. Convaincu que l’art peut œuvrer à l’avènement d’un monde meilleur partout dans le monde, il embarque pour les États-Unis en 1906, avec l’espoir d’y être reconnu comme artiste-peintre. Son vœu ne se réalisera pas, car sa peinture à l’huile n’a pas la force visuelle de ses affiches. Mucha revient alors en Bohême, à Prague, en 1910, où il se consacre désormais à ce qu’il considère comme son œuvre majeure, L’Épopée slave, vingt toiles de grands formats destinées à glorifier l’histoire du peuple slave. «Je préfère être un artiste pour le peuple qu’un défenseur de l’art pour l’art» dira-t-il, et met désormais son talent au service du jeune État tchécoslovaque qui vient d’acquérir son indépendance. Mucha décore divers monuments publics, créant des timbres-poste, des billets de banque et d’autres documents officiels nécessaires à la nouvelle nation. Inquiété par la Gestapo lorsque les troupes allemandes envahissent Prague en 1939, il est arrêté, relâché pour cause de santé fragile, et décède peu après. Son cadavre est jeté dans une fosse commune.

La formule Q

«Les affiches étaient un bon moyen d’éclairer le grand public. Les gens s’arrêtaient et voyaient les affiches en se rendant au travail, ils en tiraient un plaisir spirituel. Les rues devenaient des expositions d’art en plein air» écrivait Mucha. Son graphisme se reconnaît au premier coup d’œil. Car il utilise ce que l’on appelle la formule Q, qui consiste à placer un cercle dans le haut du format vertical, d’où s’écoule un flux comme l’eau jaillissant d’une fontaine. L’idée est simple, claire, et renvoie à l’archétype positif de la source. Sensation inconsciemment amplifiée par la présence de femmes jeunes, génératrices d’un monde plaisant, généreux, frais, beau, comblé, branché sur l’abondance d’une nature printanière. Chaque image, tout en surfaces, quasi immatérielle, légère comme une apparition, évoque la sérénité sans ombre où il fait bon vivre. Mucha propose des milliers de variations de ce dispositif graphique simple, l’habillant et le dissimulant d’autant de particularités que de produits à mettre en valeur.

Vers l’Art Nouveau

Artiste branché sur les cultures populaires d’où qu’elles viennent, ce qui suppose une vaste culture, Mucha construit ses images à partir de motifs classiques de l’art celtique, grec antique, islamique, juif, égyptien, japonais, et breton. Il s’inspire aussi des robes slaves de son enfance avec leurs broderies aux décors floraux et thèmes botaniques, ainsi que du vocabulaire décoratif spécifique des églises baroques tchèques où il a réalisé ses apprentissages. Le succès de Mucha peut aussi s’expliquer par cette union d’un vocabulaire ancestral, patrimoine visuel commun ancré au plus profond de nos mémoires, nourri de l’efficacité des meilleures technologies médiatiques de l’époque. Sensible à l’air du temps, sa démarche est similaire à celle de l’Art Nouveau, lequel a inventé une voie qui rejette les lourdeurs du passé incarné dans les productions académiques, autant que les dérives de l’industrialisation sans âme. L’Art Nouveau propos ainsi un art total, de l’architecture au plus petit des éléments décoratifs, à partir d’une esthétique basée sur les lignes courbes et une ornementation en connivence avec la nature. Sans adhérer formellement à ce mouvement artistique, Mucha a fortement contribué à sa diffusion par ses milliers d’affiches partout présentes dans l’espace public.
 

Alphonse Mucha, La Beauté Art Nouveau
Musée départemental breton
Quimper
Jusqu’au 19 septembre 
http://musee-breton.finistere.fr

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.