Voyage dans l'histoire de l'art au Mudia

Aristide Padigreaux
11 janvier 2020

Au cœur des Ardennes, Redu, petit village ardennais connu comme le Village du livre, le Mudia, musée didactique de l'art, a ouvert ses portes il y a quelques mois. Son concept : s'amuser au musée.

Redu, Village du livre depuis 35 ans, périclitait depuis une dizaine d'années avec l'arrivée des e-books et la prolifération des bouquineries en ville. Mais voilà qu'il y a quelques mois sortait un projet qui pourrait redynamiser ce village de la Haute-Lesse. En effet, Éric Noulet et son épouse Marie-Thérèse, amoureux de la province de Luxembourg dont cette dernière est originaire, ont réalisé un projet vieux de dix ans et qui leur tenait particulièrement à cœur, celui d'un musée d'art, pas du genre imposant mais conçu comme une attraction interactive qui mettrait en rapport des œuvres authentiques et des applications multimédias. Bref, rendre l'art moins intimidant et à la portée de tous : un défi à la portée de cet ancien homme de marketing (notamment chez Procter & Gamble), et cette ancienne professeur de français. Réunis, entre autres, par la passion de l'art, ils ont souhaité offrir ce musée à cette région qu'ils aiment, en toute modestie, via une asbl. Entièrement financée sur leurs propres deniers, cette donation au grand public réunit en partie leur collection personnelle, ainsi que des prêts anonymes, par le biais de relations tissées au fil des décennies dans le monde de l'art.

Land Art

Le musée est situé dans l'ancien presbytère de belles pierres grises transformé plus tard en savonnerie. Il se veut aussi discret que les nouveaux propriétaires. Il dissimule des espaces d'exposition de près de 1000 mètres carrés. L'extension et les transformations effectuées l'ont été dans le respect du bâti traditionnel de la région, notamment au niveau de la belle terrasse qui surplombe un jardin très zen. A l'intérieur, les architectes ont souhaité garder la pierre apparente et privilégier le bois, qui se marie très bien avec le béton lissé et le luminaire contemporain qui balise les trois étages et le sous-sol. Qui plus est, les ouvertures sur le village au cœur duquel il est situé et le paysage environnant ont été préservées car, comme le souligne Éric Noulet : « La nature est la plus belle des œuvres. »


Mudia - pour Musée didactique d'art - a beau se situer dans un petit village ardennais, il ne manque pas d'ambition : celle de proposer au travers d'un parcours fluide, ludique et interactif une plongée dans l'histoire de l'art de la fin du Moyen Âge à nos jours, en embrassant aussi bien les disciplines des beaux-arts classiques que la photographie ou la bande dessinée. Jouant de l'alternance entre œuvres authentiques (plus de 300 !), bornes vidéo dernier cri et copies soignées, cette attraction familiale - n'y voyez rien de péjoratif - se veut une sorte d'introduction à l'art sans jargon, un livre pour enfants, ou un guide de l'art pour les nuls... sans faire aucunement honte aux novices pour autant. Au travers de petites salles, de petits salons - un peu comme chez soi - chaleureux, décontractés, rassurants, de séquences sur les Primitifs flamands (une Vierge à l'Enfant de Roger de la Pasture) - qui explique au passage via l'audioguide que le front haut était synonyme de beauté à la fin du Moyen Âge - ou sur la tradition des ateliers d'art de la Renaissance (Veronese : saint Marc et saint Marcellin, un Pierre Bruegel II et un Paysage enneigé), le tout au travers d’œuvres emblématiques et éloquentes, sans noyer le visiteur sous les quantités de tableaux et les panneaux explicatifs trop longs. 

Sous un éclairage précis et des teintes discrètement changeantes en fonction des siècles, la traversée des époques, au travers notamment de la sculpture baroque ou du caravagisme, le premier mettant en exergue Laurent Delvaux, sculpteur nivellois trop oublié, et le second Artémisia Gentileschi, première femme peintre connue. Si ce musée collectionne les œuvres majeures (un Jordaens pour le baroque, ou une magnifique Marie-Madeleine de Sweerts), il recèle également quelques découvertes : Adriaan Joseph Heymans, impressionniste anversois qui dépeint une Nuit teintée de symbolisme, ou Georges de Feure, dont Les chercheuses d'infini, aquarelle et gouache japonisante, trône à côté de deux très beaux dessins de nus de Klimt

Sacripant

La profusion d’œuvres et de thématiques (Picasso est présenté au travers du prisme de ses différentes femmes) suppose des moments de détente que proposent les bornes interactives ou des tableaux mouvants : L’œuf, célèbre dessin d'Odilon Redon, voit ses yeux bouger dès l'apparition d'un visiteur (sacrilège ? Non, sacripan !). Le visiteur est invité à produire un dessin pointilliste digne d'un van Rysselberghe à côté d'un intérieur d'ouvriers signé Jenny Montigny, artiste gantoise de l'école de Laethem par trop méconnue.

Cette alternance entre artistes célébrés (un très beau petit tableau d'Antoine Wiertz, Mère et enfant) et moins connus (un Intérieur d'Anna Boch) entre reproductions parfois mouvantes (La liberté guidant le peuple, de Delacroix) et toiles immobiles (une scène de plage signée Boudin), entre bornes didactiques et interventions ludiques (un manchot vous fait connaître les œuvres d'art les plus chères jamais vendues) se poursuit de la sorte jusqu'à la salle dédiée à l'époque contemporaine.

Le cubisme (entre autres, une sculpture de Zadkine), l'expressionnisme (de Smet notamment), le surréalisme (un Magritte habituel, et deux Mariën désopilants dont une Servante de la forêt sous forme de brosse), Dada (Duchamp), l'art brut, Cobra (Alechinsky), Henri Michaux, Warhol, Panamarenko, Bury, la bande dessinée (Tintin, Geluck) ou la photographie... ce musée charrie, dans l'ordre chronologique, tous les grands mouvements dans une ligne du temps baptisée Le fleuve de l'art, dans le film d'animation qui ponctue la visite et résume cette grande traversée.

Elle est contée par des personnages sortis de La tentation de Saint-Antoine de Jérôme Bosch, grand triptyque présenté en mode interactif et humoristique : le visiteur, toujours dans un souci ludique et de démocratisation de l'art, est invité à toucher chaque personnage, chaque objet du tableau qui s'anime ensuite. Ainsi le moulin du panneau de droite se transforme-t-il en fusée et divaguer dans le ciel flamand. Un hommage à l'Eurospace Center tout proche en défiant les lois de ... l'attraction !


Mudia : l'art autrement
61 place de l'Esro
6890 Redu
Du mercredi au dimanche de 10h à 18h

https://www.mudia.be/

Aristide Padigreaux