Les frontières invisibles de Shilpa Gupta

Gilles Bechet
09 juin 2021

Le M HKA ouvre ses murs à l'artiste indienne Shilpa Gupta pour une première rétrospective belge après 20 ans de création. C'est une œuvre forte et poétique, conceptuelle et lisible qui peut parler à chacun de nous.

Ce qui est insidieux et sournois dans la menace, c'est son invisibilité. L'artiste indienne Shilpa Gupta en a fait des briques de savon. Plus de 4 000 briques de savon frappées du mot Threat, empilées comme des lingots parfumés. Un savon de bain que le public est invité à emporter chez lui pour se laver et collectivement dissoudre la menace invisible qui ronge la collectivité. Threat est la première pièce de Shilpa Gupta acquise par le M HKA qui présente aujourd'hui une monographie de cette artiste majeure de la scène indienne contemporaine.


Elle parle de nous

Profondément ancré dans le réel dans les récits personnels, l'art de Shilpa Gupta s'en détache tout de suite par une distance poétique. On comprend de quoi elle parle, elle parle de nous, individuellement et collectivement. L'artiste indienne redessine les frontières qui nous séparent, celles qui nous ont été imposées, celles qu'on a choisies. Comme les noms, souvent imposés, rarement choisis. Dans Altered Inheritances - 100 (Last Name) stories, elle s'intéresse à tous ceux qui ont changé leur nom de famille, pour des raisons de religion, de caste ou de réputation, mais aussi pour tirer un trait sur le passé. Loin de se confiner au Sud-Est asiatique, elle évoque aussi, aux côtés d'inconnus, Robert Zimmerman devenu Bob Dylan, le comédien et réalisateur Albert Brooks dont le nom de baptême était Albert Einstein ou encore Jermaine Jackson qui trouve plus joli Jermaine Jacksun.

Les 25 pièces présentées recouvrent 20 années de carrière et sont à l'image de son œuvre très diversifiée, dans les médiums comme dans les approches plastiques. Elles sont parcourues par différentes thématiques qui se croisent et s'enrichissent au fil de son travail. Celle des frontières traverse et réunit beaucoup d'œuvres. A l'image de ce large tissu où sont brodées les étoiles qui apparaissent sur les drapeaux de multiples nations, reconnues et non reconnues. Dans un brouillard de fils de couleur qui s'entrelacent, disparaissent les frontières politiques au nom desquelles sont commises tant de violences. 01:14.9 est une pelote de fil de plus de 128 kilomètres qui représente 1:14,9 de la longueur totale de la frontière qui sépare l'Inde du Pakistan. Déterminée arbitrairement par le pouvoir colonial britannique, elle a entraîné la mort d'un million de personnes et est source de tensions qui se perpétuent encore aujourd'hui. Sur un mur, un drapeau en rubans adhésifs, comme ceux qui délimitent les scènes de crime, contient un beau texte poétique qui oppose les frontières politiques aux éléments naturels comme le vent. C'est une œuvre forte et immédiate.


Notre réalité fragmentée

L'écriture est aussi très présente dans l'œuvre de Shilpa Gupta, comme celle des poètes assassinés ou emprisonnés dont les textes résonnent dans l'impressionnant For, In Your Tongue, I Cannot Fit, une installation sonore ou des micros suspendus, surplombant une feuille de papier transpercée par une tige métallique, diffusent en boucle des textes de poètes muselés du VIIe siècle à nos jours. Les poètes disparus et emprisonnés se retrouvent aussi en silhouette derrière des cadres de bois en forme de barreaux de prison, une œuvre discrète qui joue sur l'effacement de l'expression et sur l'acte de résistance qu'est la poésie.

Shilpa Gupta est aussi très sensible à la technologie qui s'insinue dans notre environnement de manière insidieuse avec des résultats parfois absurdes. 24:00:01 est une œuvre composée d'un tableau d'affichage à lamelles comme on en trouve dans les gares et aéroports. En lieu et place des destinations promises défilent de façon aléatoire des morceaux de phrases et de mots qui font écho à notre réalité fragmentée. Parce que, au fond, attend-on simplement des voyages, des vols ou simplement des instructions comme dans Speaking Wall, cette belle installation qui ouvre l'exposition. Le visiteur est invité à longer une frontière réduite à une ligne de briques et à suivre les indications qui apparaissent sur un petit écran à cristaux liquides, comme on en trouve au-dessus des sonnettes qui gardent les maisons huppées. Les messages sibyllins où se mêlent injonctions comportementales et digressions psychologiques offrent une belle métaphore des frontières invisibles entre individu et collectif, intimité domestique et monde extérieur.

Today Will End nous promet le titre de cette belle exposition qui s'inscrit en néons sur le toit du bâtiment. Une fin attendue pour commencer autre chose.

Shilpa Gupta
Today Will End
M HKA
Leuvenstraat 3
2000 Anvers
Jusqu’au 12 septembre 
Du mardi au dimanche de 11h à 18h, jeudi jusqu’à 21h
www.muhka.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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