Le temps des rêves exposé au Cinquantenaire

Muriel de Crayencour
30 novembre 2021

Nous vous parlons très régulièrement de l'art des aborigènes d'Australie au travers des expositions à l'excellente galerie bruxelloise Aboriginal Signature. Cette fois, c'est le Musée Art & Histoire au Cinquantenaire qui met à l'honneur l'art immémorial aborigène, avec une exposition à plusieurs entrées, à ne pas manquer.

Les premiers habitants d'Australie sont les héritiers depuis 65 000 ans de la plus ancienne culture ininterrompue du monde. Sans ouvrages d'architecture ni textes écrits, leur culture s'est déployée par dessin sur le sol, peinture sur la roche, en un immense corpus qui semble respirer au même rythme que les territoires qui les accueillent. Les aborigènes d'Australie ont documenté leurs territoires et les rites précis qui y sont affiliés avant tout par besoin de transmission aux générations futures. Il s'agissait de connaître les endroits où l'ont pouvait trouver de l'eau, du gibier, certaines plantes. Ces cartes indiquent aussi, dans le même geste, les lieux sacrés où se déroulent tels et tels rituels.

Ces dessins vont commencer à être peints sur plaques de contreplaqué dès 1969. Les aborigènes de Papunya, inquiets que leur culture soit absorbée par le monde occidental, commencent à transcrire leurs histoires sur ses objets transportables. Juste deux ans après avoir reçu la citoyenneté australienne, ils s'organisent en centre d'art ou studio de création afin de cristalliser leur culture et de transmettre leur art aux jeunes générations. D'abord confidentielles, les premières peintures de Papunya vont très vite susciter l'intérêt. Nous assistons à un véritable big bang artistique. Ces premières œuvres de 1971, 72, 73, 74 ont fait l'objet d'une grandiose rétrospective en 2012 au sein du Musée du Quai Branly. D'autres centres d'art verront le jour par après dans les territoires aborigènes.

La peinture, véritable témoignage sublimé et mythologique du territoire, sera utilisée par les aborigènes pour revendiquer leurs territoires dans le cadre de la loi du Native Act Title (1993). Certaines communautés récupéreront ainsi plus de 71 000 km2 de terres grâce à des œuvres collaboratives ! L'art au service de la politique et du respect des droits des populations autochtones.

Aujourd'hui, les aborigènes ont récupéré près de 20% des territoires australiens et leurs peintures figurent dans de nombreux musées à travers le monde, de New York à Sydney, en passant par Paris. Leurs peintures font partie de nombreuses collections privées en Europe, aux USA ou en Australie. L'ensemble des musées australiens dispose également d'une collection rare et pointue de peintures aborigènes.

A Bruxelles, l'exposition Before Time Began démarre avec une large présentation d'objets ethnographiques prêtés par l'AfricaMuseum de Tervuren, le Musée du Margé-Tout de Treignes, le MAS à Anvers et le Nationaal Museum van Wereldculturen de Leyde aux Pays-Bas. On y voit des boucliers, boomerangs, propulseurs ou poteaux funéraires, tous très beaux et offrant à l'œil les motifs que les artistes utilisent encore aujourd'hui dans leurs œuvres.

Ensuite, entrons dans la partie plus artistique de la scénographie, avec des peintures traditionnelles sur écorce des années 1950 jusqu'aux années 1990, pour aller petit à petit vers des œuvres plus récentes. Au centre de l'espace, une immense installation faite de 1500 lances s'étend du plafond au sol. C'est une œuvre collaborative d'artistes du APY land, un kupi kupi ou minitornade : les lances sont suspendues au-dessus d'objets en bois, dont des armes, des outils et des bols servant à la cueillette de nourriture. Une autre œuvre collaborative, Punu Katjara, présente deux arbres en fibres naturelles et synthétiques tissées, nouées... comme deux immenses totems. Aux murs, un immense dessin de 8 mètres de long en noir sur blanc, rehaussé de personnages au look BD détachés et suspendus devant, comme sur une scène de théâtre, par Tiger Yaltangki. On retrouve aussi les couleurs chatoyantes de Kunmanara (Willy) Martin avec une toile de 3 mètres de long, ainsi qu'une toile peinte par le duo Alec Baker et Peter Mungkuri, dont les évocations de grands arbres nous avaient particulièrement émus lors de la présentation d'une autre de leur peinture chez Aboriginal Signature. Et bien d'autres encore, tous de très grands formats, spectaculaires.

La dernière section de l’exposition présente le travail du photographe et artiste contemporain Michael Cook. Cook s’intéresse à l’idée de civilisation. Il expose sa série Civilised, composée de photographies d’aborigènes d’Australie vêtus de costumes historiques des puissances européennes qui visitèrent l’Australie au début de la colonisation.

La production de l'exposition est le fait de la Fondation Opale à Lens en Suisse, le plus important centre pour l'art et la culture aborigènes européen. Le commissaire de l'exposition, Georges Petitjean, insiste sur l'attention portée à la provenance des œuvres - c'est-à-dire dans le respect des artistes, qui sont tous cités tant dans l'exposition que dans le catalogue. Ce respect ne fut pas du tout d'application - avec remontrance de l'ambassade d'Australie - dans l'exposition montée aux Musées royaux des Beaux-Arts, il y a quelques mois. C'est pour cela que nous avions choisi de ne pas vous en parler.

Ici, laissez-vous emporter l'âme et le cœur, sans crainte, par la joie et l'effervescence des œuvres présentées. 

Before Time Began
Art aborigène d'Australie
Musée Art & Histoire
Cinquantenaire
1000 Bruxelles
Jusqu'au 29 mai 2022
Du mardi au dimanche de 10h à 17h
www.kmkg-mrah.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.