Dans tous les sens du masque

Astrid Jansen
20 octobre 2020

Quelle surprise, l’art Abelam est… ambidextre ! Une découverte étonnante qui a superbement inspiré le Musée international du Carnaval et du Masque. L’exposition qu’il propose aujourd'hui ouvre une nouvelle dimension.

Au Nord-Ouest de la Papouasie Nouvelle Guinée, dans la région de Sepik, le peuple Abelam (environ 40 0000 personnes) continue d’utiliser l’art dans un contexte social et rituel. Le premier anthropologue à s’y être intéressé est Anthony Forge. C’était en 1958. Le scientifique a assisté à plus de vingt cérémonies masquées - chacune impliquant un travail artistique considérable - et en a manqué deux fois plus. Maintes fois, il a demandé à ses informateurs ce que signifiaient leurs dessins, structures architecturales, masques et autres formes d’art. Mais la culture Abelam n’exerce  aucune exégèse, elle n’explique jamais la raison d’être de ses objets ni leur utilisation.

Flou artistique

Ni meilleure, ni pire, la vision artistique du peuple Abelam est différente de ce à quoi l’Occident est habitué. La seule explication dont Anthony Forge a dû se contenter est la manière dont cet art est fait. Cette vision de l’art, aux antipodes de la sienne - occidentale, cadrée - est bouleversante. Dans le graphisme Abelam, il n’est pas question de deuxième ou troisième dimension. La teneur de leur art dépasse notre vision géométrique, le contexte de ce peuple étant essentiellement tellurique, organique. Ils produisent de l’art qui est pour eux spirituel, visible par les esprits et ces esprits sont partout, ils ne sont pas directionnels.

C’est comme ça que, un peu par accident, les chercheurs ont trouvé que l’art du peuple Abelam est en fait visuellement ambidextre. Depuis six décennies, les masques étaient accrochés, mis en scène, dans un sens. Or, l’art Abelam n’est pas directionnel, il s’observe dans tous les sens ! À cet égard, l’exposition ABELAM – Tournés vers les étoiles apporte une nouvelle perspective de géométrie artistique et de scénographie. Ce qui est à voir jusqu’au 7 mars 2021, au Musée international du Carnaval et du Masque à Binche est inusité, complètement nouveau.

Masques Baba au plus haut

Grâce à la collaboration scientifique du galeriste canadien Marc Assayag dont le prêt des masques constitue le cœur de l’exposition, une cinquantaine de pièces sont exposées (dont une partie provient des collections même du Musée). Deux types de masques sont présentés : les masques à igname et les masques baba qui jouent le rôle de médiateur entre le monde sauvage de la foret et le monde civilisé du hameaux.

Réalisés en vannerie spiralées, les masques à ignames ornent les grands tubercules et les masques baba sont portés par des hommes initiés lors de différentes cérémonies.  Le caractère inédit de cette exposition est double, au-delà des nouvelles perspectives que nous mentionnons plus haut, il faut savoir aussi que c’est la première fois que ces masques Abelam sont exposés en Belgique. Marc Assayag est l’auteur d’un surprenant ouvrage intitulé Les étoiles sont des yeux duquel découle le point de vue de l’exposition.

Rien n’est figé

Le parcours de l’exposition a été pensé selon deux niveaux de lecture. La première est plus documentaire, didactique, elle apporte les informations ethnographiques sur la population Abelam. Le deuxième niveau monte d’un cran et pousse le visiteur à se poser la question de son rapport au masque.

Divisée en trois parties, l’exposition va crescendo. D’abord, le visiteur est informé, ensuite il invité à s’habituer à ces nouveaux visages tant anthropomorphes que zoomorphes. Il faut un moment au regard occidental pour s’accoutumer à ces esprits totémiques non individualisés. En fin de parcours, clou du spectacle, il est plongé dans une forêt de vitrine. Pour voir les œuvres, il doit lever les yeux au ciel, regarder vers le bas ou dans des trous … Aucune explication à ce stade, seulement un univers visuel formidable.

En effet, le Musée a pris la direction d’une scénographie étonnante, particulièrement originale, mêlant effet miroir et illusion d’optique, ombre et lumière. L’expérience visuelle est innovante, ludique et interactive et elle pose un regard nouveau sur la perception des rituels masqués.

Notez que à cette tradition masquée, le musée a confronté vingt artisans créateurs des métiers d’art du Hainaut qui exposent leurs œuvres jusqu'au 25 octobre.

ABELAM - Tournés vers les étoiles
Musée international du Carnaval et du Masque
Rue Saint-Moustier 10
7130 Binche
Jusqu’au 7 mars 2021
Du mardi au vendredi de 9h30 à 18h, samedi de 10h30 à 18h, dimanche de 9h30 à 18h
www.museebinche.be

Astrid Jansen

journaliste

Licenciée en journalisme de l’IHECS et titulaire d’un master en science politique de l’ULB, Astrid Jansen s'est spécialisée dans le cinéma et le monde culturel belge. Depuis 2012, elle écrit pour le journal L’Avenir et collabore régulièrement avec la radio publique La Première, le magazine culturel Mu in the City ainsi que la revue française Les Fiches du Cinéma. Outre ces missions régulières, elle dit rarement non aux propositions qui peuvent enrichir son parcours, tels que des jurys (BIFFF, Toronto, Anima, ...) et autres missions culturelles ponctuelles. 

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