En tête-à-tête avec Eva Wittocx

Mélanie Huchet
13 novembre 2019

Cette année, le Musée M de Louvain fête ses 10 ans, une opportunité d’aller à la rencontre d’Eva Wittocx, la responsable du département d’art contemporain, pour s’entretenir sur les objectifs, les nouveaux projets et le futur de ce musée à la personnalité hybride. 

C’est par un jour glorieux et ensoleillé que nous redécouvrons avec toujours autant d’étonnement ce bâtiment atypique situé dans une des rues animées du centre-ville de Louvain. Avec son allure de temple antique surmonté de son fronton triangulaire reposant sur d’imposantes colonnes, nous ne serions pas surpris si un dieu grec venait nous saluer. C’est en 2009 que le célèbre architecte belge Stéphane Beel agrandit le site en y intégrant audacieusement des bâtiments à l’architecture moderne composés d’immenses baies transparentes. Une combinaison réussie, annonçant déjà la couleur de ce musée unique, puisqu’il est le seul en Belgique à combiner, au sein d’une collection permanente d’art ancien, à la fois des expositions d’art ancien et d’art contemporain. 

Entretien avec la très engagée Eva Wittocx

Mélanie Huchet : C’est dès la naissance du Musée M en 2009 que vous prenez la tête du département des arts contemporains. Quelles questions vous posez-vous d’emblée ? 

Eva Wittocx : C’est avec l‘ensemble de l’équipe muséale, des politiciens de la ville et du directeur général que nous nous sommes demandé ce que nous pouvions apporter comme valeur ajoutée au monde de l’art d’un point de vue général mais aussi en comparaison directe avec d’importantes institutions telles que le Wiels, le S.M.A.K., le M HKA, etc.    

MH : Quelles mesures prenez-vous à ce moment-là ? 

EW : On a choisi de ne présenter que des monographies d’artistes. Soit de jeunes artistes, afin de les soutenir dans la réalisation d’une première exposition institutionnelle, soit des artistes en milieu de carrière, d’une cinquantaine d’années, connus à une certaine époque mais tombés dans l’oubli par la suite, tels que Patrick Van Caeckenbergh, Philippe Van Snick ou Dirk Braeckman, sélectionné en 2017 pour occuper le Pavillon belge à la Biennale de Venise.

MH : Quelle est la spécificité de votre démarche monographique ?

EW : C’est le fait d’avoir un dialogue, une démarche côte à côte avec l’artiste, que ce dernier soit totalement impliqué dans le projet et non pas juste qu’il soit question pour nous de demander des prêts d’œuvres à gauche et à droite. L’artiste est enthousiaste et investi de A à Z.

MH :  C’est surtout pour la collection permanente, composée notamment de ses sculptures impressionnantes datant du Moyen Âge, que le musée est réputé ?

EW : Oui. En effet, nous avons plus de 50.000 œuvres d’art allant de l’archéologie au XIXe siècle. Mais parmi elles, on peut mettre en avant 1000 très belles sculptures et peintures du Moyen Âge et de la Renaissance. Notre collection d’art contemporain est plutôt petite et  spécialisée dans l’art belge. Notre département contemporain s’apparente plus à un "kunsthalle" (ou centre d'art) qu’à un musée à part entière. 

MH : En parallèle à cette collection permanente d’art ancien, vous organisez sept à huit fois par an des expositions d’art contemporain. Comment fonctionnent les combinaisons de ticket à la caisse entre les partisans de l’ancien et du contemporain, entre la collection permanente et les expositions provisoires ?  

EW : Il n’y a pas de "combo" possible. Nous avons volontairement adopté un billet unique au tarif de 12 euros pour l’ensemble du musée. Ainsi l’amoureux de l’art ancien aura, s’il le souhaite, la possibilité d’aller voir le contemporain et vice versa

MH :  C’est très risqué comme démarche, non ? Il y a un aspect très quitte ou double dans ce choix, car ce fameux amoureux pourrait être extrêmement déçu de ce qu’il découvre côté contemporain ?  

EW: Oui, bien sûr ! Mais il y aura eu malgré tout une réflexion de sa part, même si celle-ci consiste à penser que sa petite-fille de cinq ans est tout autant apte à reproduire le dessin exposé de l’artiste ! Il y a eu chez lui un bousculement qui fait que cela devient intéressant. 

MH : En se baladant et en se perdant dans ce musée labyrinthique, on découvre de temps à autre des associations d’œuvres tout à fait surprenantes avec quatre ou cinq siècles de différence !

EW : Oui, vous pourrez être confronté à une tapisserie du XVe siècle avec, juste à côté, une toile totalement abstraite datée de 1998 de Marthe Wéry. Nous expérimentons depuis un moment ce genre de combinaisons absolument inattendues. C’est ce que nous appelons nos expositions transhistoriques, où nous mélangeons ancien et contemporain sur des thématiques spécifiques. Nous renouvelons les œuvres et les thèmes tous les deux ans.

MH : Comment envisagez-vous l’avenir du musée ?

EW : A dire vrai, le futur est de développer ce que vous venez de mentionner. C’est-à-dire confronter des œuvres ayant plusieurs siècles d’écart. Cela fait déjà quelques années que nous avons créé un groupe indépendant rassemblant des curateurs, des directeurs de musées, des historiens de l’art et des chercheurs pour développer ce fameux transhistorique. Autour de nombreuses conférences et tables rondes, nous tentons de trouver un moyen pour trouver des liaisons, des relations entre des œuvres d’art qui ont plusieurs siècles de différence entre elles. C’est un travail extrêmement laborieux, car les historiens de l’art sont évidemment experts dans un domaine très spécifique, ce qui rend notre recherche encore plus complexe. Mais c’est définitivement vers cette idée de transversalité que notre musée se dirige.  

MH : J’ai remarqué, lors de notre entretien, que vous aviez mentionné à plusieurs reprises et avec une certaine affection le festival Playground qui aura lieu cette semaine, du 14 au 17 novembre. De quoi s’agit-il exactement ? 

EW : C’est un festival de performances (en collaboration avec le STUK) réunissant une dizaine d’artistes qui racontent des histoires, activent des objets, proposent - comme par exemple Hana Miletić - des workshops, ou mettent en scène - comme Béatrice Balcou - des cérémonies, etc. 

MH : Qu’apporte concrètement ce festival ?

EW : C’est la treizième édition, et c’est un évènement concentré sur quatre jours qui a pris beaucoup d’importance dans le monde de l’art, car nous voyons énormément de professionnels de France, du Portugal, d’Autriche, d’Espagne, des États-Unis, etc.  se déplacer spécialement pour ce festival et y découvrir des talents émergents, voire plus connus. C’est une plateforme extraordinaire en termes de visibilité pour les artistes qui, suite à ce festival, pourront éventuellement être invités à voyager avec leurs œuvres pour d’autres évènements à l’étranger. Le Life Art fait définitivement partie de l’avenir du Musée M. 

A ne surtout pas rater, le festival Playground (pour en avoir vu les coulisses !) ainsi que les trois expositions actuelles : deux contemporaines, avec les peintures colorées des personnages à la fois ludiques et mélancoliques de Nel Aerts, dans une mise en scène digne d’Alice au Pays des Merveilles ; les sublimes sculptures minimalistes de Béatrice Balcou inspirées d'œuvres grands artistes ainsi que ses espaces spatiaux qui plongent le spectateur dans une belle et lente introspection. Enfin, la plus spectaculaire (couvrant huit salles): Jan II Borman, un sculpteur du XVIe siècle considéré à son époque comme "le meilleur sculpteur sur bois du Brabant", issu d’une famille d’artistes. L’exposition retrace l’histoire de cette dynastie d'artistes tombée en désuétude, à travers 280 œuvres exceptionnelles. 

Musée M
28 L. Vanderkelenstraat

3000 Leuven
Du jeudi au mardi de 11h à 18h
www.mleuven.be

Playground Festival
Du 14 au 17 novembre 2019
www.playgroundfestival.be

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art  Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue avoir une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.