La lumière sur le monde

Gilles Bechet
15 juin 2021

Le Musée de la Photographie invite l'agence photographique Noor pour une première rétrospective après quatorze années d'activité. C'est aussi l'occasion de découvrir les onze lauréats du 18e Prix national Photographie Ouverte.


Noor signifie lumière en arabe, c'est aussi le nom d'une agence photographique fondée en 2007 à Amsterdam. Elle fonctionne en coopérative avec des photographes qui ne veulent pas attendre des commandes et ont l'habitude d'être à l'origine de la plupart de leurs sujets. Ce collectif, largement féminin, rassemble des photographes, artistes visuels et réalisateurs basés aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, en France, en Russie, en Italie, en Espagne, au Royaume Uni et en Belgique. Avec leurs images, ces témoins, lanceurs d'alerte, documentent le monde pour inciter à l'action. Leurs reportages misent sur le temps long et l'immersion dans une réalité sociale, économique, politique ou environnementale. Pour maintenir leur indépendance, les photographes et réalisateurs ont cherché d'autres sources de financement comme les ONG ou certaines institutions. Pour réduire leurs frais fixes, l'agence emploie peu de personnel, les membres du collectif assurant le plus de tâches possibles par eux-mêmes. Noor a aussi choisi de mettre en ligne sur leur site noorimages l'essentiel de leurs images accompagné de contenus spécifiques à Internet.


Des débris épars

L'exposition au Musée de la Photographie vient comme une introduction au travail éthique et engagé des 14 photographes de l'agence. Elle est structurée en quatre thématiques qui racontent le monde d'aujourd'hui. Cofondateur de l'agence, Stanley Greene a photographié des débris épars après le passage de Katrina, avec ce revolver maculé, presque boursouflé, qui garde toute sa capacité de nuisance. En Tchétchénie, c'est le regard éteint d'une mère qui a perdu son fils derrière une vitre embuée. Pep Bonet témoigne du travail des enfants dans les ateliers du Bangladesh, mais capte aussi la démarche chaloupée d'un rocker tout cuir aux environs d'un club de heavy metal au Botswana. De la crise humanitaire avec cette image saisissante de Francesco Zizola, avec ses migrants entassés comme des fétus dans une barque avec un bras pointé vers le ciel qui dépasse de ces fagots d'humains ou comme ce corps sans vie d'un migrant qui dérive à quelques encablures du rivage, saisi par Alixandra Fazzina. L'urgence climatique encore, avec ce nageur au milieu d'un banc de thons qui semblent fuir ensemble la même menace et enfin la très belle série de la Belge Sanne De Wilde qui a pris d'irréelles images à l'infrarouge de l'atoll de Pingelap dans le Pacifique.


Un autre monde est possible

Créé en 1979, le concours Photographie Ouverte n'a jamais dérogé à son précepte de base : l'anonymat des envois, ce qui met sur un pied d'égalité les candidats photographes émergents et les auteurs confirmés. Pour cette 18e édition, le jury a dû départager 403 dossiers, parmi lesquels ont été retenus les 11 lauréats qui sont accrochés aux cimaises du musée. Arnold Grojean emporte deux prix pour ses portraits nocturnes d'enfants des rues de Bamako au Mali, partie visible d'un projet de réhabilitation sociale par la photographie mené avec une dizaine d'enfants. Paul d'Haese, avec son singulier projet Borderline, a photographié des non-lieux disséminés sur le littoral de Nord de la France. Constructions et reconstructions absurdes, dérisoires et passionnées qui témoignent de la vanité comme du désir de nos semblables. Maël G. Lagadec dévoile une part du mystère des erreurs superposées, intrigants lapsus photographiques, parangon des rencontres inattendues. Le noir et blanc cotonneux des images nocturnes et oniriques d'Héloïse Berns nous invite à une balade à l'heure bleue du crépuscule où le réel peu à peu s'estompe. La plongée du collectif HUMA dans le foot féminin est l'indication qu'un autre monde est possible, sur le terrain et dans les tribunes. Immergé dans la communauté très fermée des Travellers irlandais Sebastiaan Franco en a ramené les images d'une communauté perdue fière de son identité. Onze auteurs et onze regards pour dresser une vision partielle, subjective et réjouissante de la photographie contemporaine en Belgique.

Noor / Pulse
18e Prix Photographie Ouverte
Musée de la Photographie
11 avenue Paul Pastur
6032 Mont-sur-Marchienne
Jusqu'au 19 septembre 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museephoto.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.