La beauté sans limites de Joel-Peter Witkin

Gilles Bechet
09 février 2021

Avec la copieuse monographie consacrée à Joel-Peter Witkin, le Musée de la Photographie de Charleroi propose trois autres expositions et un film.

Ce sont des images surgies d'un autre monde. Les décors et accessoires nous renvoient à l'atmosphère surannée de studios d'artistes de la fin du XIXe siècle, même si certains détails nous racontent une autre histoire. Le rendu des tirages rappelle ceux des pionniers de la photographie. Et puis il y a les modèles, des êtres étranges qui bousculent nos a priori. Leurs corps, leur sexes ne sont pas là où on les attend. Des membres manquent ou se développent. Et ils et elles sont beaux et belles comme des créatures mythologiques. Joel-Peter Witkin a aujourd'hui plus de 80 ans. Tout au long de sa carrière, il a poursuivi une œuvre singulière qu'il a consacrée à magnifier la beauté des corps dans leur étrangeté et leur différence. En repoussant les limites de cette beauté et en flirtant avec le macabre, l'artiste provoque et peut susciter chez certains la révulsion et le rejet. Pour d'autres, il écarte les rideaux sur un monde de grâce et de merveilles insoupçonnées auxquelles le Musée de la Photographie consacre une exposition monographique inédite, composée à partir des collections de son galeriste parisien Baudouin Leblon.

Un acte de révérence

L'atelier de Joel-Peter Witkin est comme une scène de théâtre où il métamorphose le réel, où les mortels rencontrent les dieux.
Dans son studio, il a invité des transsexuels pour leur faire incarner les beautés de la Renaissance, il a publié des petites annonces pour faire sortir de leur prison sociale ces êtres difformes, amputés qu'on regarde souvent avec gêne, ou simplement ces personnes aux chairs trop abondantes qui ne correspondent pas aux canons de notre époque. Dans les morgues, il a prélevé des fragments de cadavres qu'il a mis en scène pour leur offrir l'éternité à défaut de la vie. Fervent catholique, il considère tous ces modèles comme des créatures de Dieu, et voit dans son travail un acte de révérence et de dévotion. Pour expliquer son attrait pour des images qui explorent l'envers du miroir de la vie, il raconte qu'à l'âge de six ans, il a été témoin d'un accident de voiture devant sa maison. Il verra la tête sectionnée d'une petite fille rouler à ses pieds. Il a aussi évoqué la vision d'un voisin, vétéran de guerre, qui présentait dans le cou un trou béant laissé par une balle ennemie.

Figures mythologiques et bibliques

Joel-Peter Witkin est peintre autant que photographe. Il joue avec les décors peints et les accessoires dont l'artificialité contribue à la singularité de son univers. Ses images soigneusement composées par collage sont traitées au développement avec des produits chimiques pour obtenir toute une gamme de bruns et de noirs profonds. Parfois, il gratte ses négatifs ou imbibe ses tirages de café, de thé ou de sélénium. Il lui arrive aussi de les enduire de cire, qui est ensuite chauffée et polie pour obtenir un rendu d'une finesse extrême semblant émerger d'un autre temps.
Ses modèles incarnent des figures mythologiques ou bibliques. Grand connaisseur de l'histoire de l'art, il multiplie les références tantôt à un diptyque de la Renaissance ou un retable baroque, tantôt au surréalisme ou à la peinture de Dürer.
L'art est un filtre pour magnifier les corps et les chairs. Ici, plus de place pour la laideur ou le voyeurisme, qui laissent la place à un moment de grâce où tout devient possible.

Protocole extrêmement strict

Bruno Oliveira est l'invité de la Galerie du Soir. Il a épinglé ses photos au mur comme des posters dans une chambre d'ado. Ce sont des portraits de ses amis, des moments partagés d'une génération. Pris dans un engourdissement mélancolique, ils apparaissent dans le halo d'une adolescence en suspens.

Guantanamo est un lieu étrange. Les Etats-Unis y disposent, en dehors de tout droit, d'une base militaire et y ont installé une prison extraterritoriale. Debi Cornwall a été autorisée à y prendre des photos en suivant un protocole extrêmement strict. De toutes les contraintes qui lui ont été imposées, elle a fait une force. En l'absence de détenus, le réduit avec un tapis de prière et une flèche indiquant La Mecque, ou la salle de média avec un fauteuil et des anneaux pour les pieds, apparaissent dans leur clinique froideur. Les lieux de loisir pour le personnel, fast food et piscine déserts ou souvenirs, répondent étrangement à l'univers carcéral. Elle a aussi consacré une série aux terroristes présumés dont l'administration s'est débarrassée en les expulsant, souvent loin de chez eux. Elle les a pris en photo, vus de dos, suivant les mêmes protocoles que ceux réservés au personnel. Portraits forts et touchants de ces inconnus dont on a nié l'existence et qui sont obligés de se réinventer en terre inconnue.

La Boîte Noire accueille Traunstein, un film de Julie Gasemi et Nicolas Dufranne. Une boucle hypnotique rythmée de dialogues téléphoniques dans une langue imaginaire. Entre des villas cossues de suburbs à la belge et un paradis montagnard romantique s'inscrit la possibilité d'une histoire d'amour.

Le Grand Atelier de Joel-Peter Witkin
Bruno Oliveira, Back to Neverland
Debi Cornwall, Welcome to Camp America
Peter H. Waterschoot, Sunset Memory
Julie Gasemi et Nicolas Dufranne, Traunstein
Musée de la Photographie
11 avenue Paul Pastur
6032 Mont-sur-Marchienne
Jusqu'au 16 mai 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
www.museephoto.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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