Niki de Saint Phalle, des structures pour la vie

Vincent Baudoux
06 mars 2021

Parmi les millions d’injustices dont est coutumière l’Histoire de l’art, il faut souligner celles faites aux femmes. Niki de Saint Phalle en est une parmi tant d’autres. Le MoMA à New York expose jusqu’en septembre une centaine d’œuvres, significatives de l’approche interdisciplinaire, de l’engagement social et politique, d’une artiste trop souvent méprisée. À découvrir enfin sous un autre jour.


La femme de Monsieur

Sans jamais l’affirmer ouvertement, l’establishment artistique a longtemps reproché à Niki de Saint Phalle d’être née belle, intelligente, riche, rebelle, médiatique, élégante, femme d’affaires, autodidacte, people avant la lettre. Si l’on reconnaissait jusqu’il y a peu une certaine qualité à son œuvre, c’est surtout pour avoir été la femme de Jean Tinguely, donc de manière implicite son assistante, passant sous silence que, dans le travail de sa femme, le sculpteur suisse - qui était aussi ingénieur - intervenait comme technicien et aide logistique, sans plus. Artistiquement, ils étaient moins époux que partenaires, toujours prêts à faire grandir l’œuvre de l’autre, positivement, sans le moindre ego. Il faut d’ailleurs rendre hommage à ces quelques hommes qui ont eu l’intelligence - l’honnêteté intellectuelle - de faire connaître la vérité à une époque où ce genre de chose n’était pas dans l’air du temps.


Califia, l’amazone

Niki de Saint Phalle se fait connaître dès le début des années 1960 par ses Tirs : récipients d’encre, berlingots de shampoing, sacs contenant des œufs ou des tomates, etc., sur lesquels elle décharge son fusil. Il faut dire que cette jeune femme, américaine par sa mère, est une tireuse d’élite, ayant appris très tôt le maniement des armes. Dire encore que ces performances sont diffusées en direct sur l’unique chaîne de la télévision nationale française de l’époque (donc en noir et blanc), à l’heure de grande audience, et aussi devant les caméras de United Press International, ce qui lui accorde une visibilité internationale immédiate et optimale. Dire encore que Niki jouit d’une présence télévisuelle exceptionnelle, photogénique (elle débute en tant que mannequin, posant pour Life, Vogue, ou Elle), soignant elle-même la mise en scène dans les moindres détails comme une publicité pour un produit de luxe.

Il ne faut pas longtemps pour que les journaux de mode en fassent une star, ce qui aggrave son cas. Toutefois, les plus éclairés, ou les plus futés, des musées internationaux se l’arrachent pour des performances en live qui attirent la grande foule. Qu’y aurait-il derrière ces tirs, sinon une réincarnation du mythe de la déesse locale Califia, guerrière amazone qui avait bercé l’enfance de l’artiste en Californie ? L’amazone, personnalité qui ne s’en laisse pas compter, indépendante, déterminée, se démarquant du déterminisme sexuel culturel, sans perdre pour autant un atome de féminité. Les féministes s’en souviendront. Tout autant que les critiques masculins le lui feront payer cher, leur rage étant amplifiée par l’absence de langue de bois d’une artiste qui méprise les mondanités. Mais il serait injuste de réduire Niki de Saint Phalle à ce seul combat, elle mettra sa notoriété et sa générosité (financière aussi) au service de la lutte de l’intégration des Noirs américains dans un monde dominé par les Blancs, elle soutient activement les femmes qui se battent pour leurs droits partout dans le monde, et s’engage dans la lutte contre le sida dès sa propagation planétaire au début des années 1980. Elle est une voix pour celles et ceux que l’on fait taire.


Les Nanas

Le désamour entre Niki de Saint Phalle et le monde institutionnel des galeries et des musées s’exacerbe quand l’artiste refuse de se plier au diktat du format, préférant des sculptures géantes qui ne peuvent trouver place dans les lieux traditionnels. Un parc, ouvert au public, gratuit, soumis aux bruits de la ville et aux caprices de la météo leur convient mieux. Là où les enfants jouent, comme Le Golem, installé dans une plaine de jeux, qui est un triple toboggan où les petits sont vomis par la gueule du monstre. Il ne s’agit pas pour autant d’enfantillage, mais de se brancher sur des flux de vie pas encore totalement formatés. Retrouver cette prolifération indifférenciée qui avait tellement séduit la sculptrice aux débuts de sa carrière, avec les rencontres de l’art brut de Jean Dubuffet, et les architectures d’Antonio Gaudi. D’où les grossesses des Nanas dont on n’a pas assez souligné la parenté avec les Vénus préhistoriques de Lespugues ou Willendorf, qui développent « le privilège abdomino-pelvien » selon la formule de Jean-Pierre Duhard. D’où ces corps sans tête, le visage étant le sommet de l'individualisation occidentale, comme le racontent ces millions de portraits exposés dans les musées. D’où ces corps qui ne possèdent pas encore de vrais organes, mais des potentialités, gonflées comme les matriochkas.

Même la symétrie n’y est pas la règle, car il arrive qu’une rondeur fessue se dirige vers le monde floral tandis que l’autre devient un possible œil ou papillon ! Tout y est possible, à l’abri des lignes droites qui détestent l’affect. Les couleurs se pressent au balcon, l’artiste prenant soin de barioler chaque sculpture de toutes les teintes sans en privilégier aucune, pourvu qu’elle soit intense. Seul le blanc, parce qu’il n’a pas encore choisi, attend, comme en réserve inviolée en attente d’être fécondée. On comprend alors mieux la complicité qui unit Niki de Saint Phalle à Jean Tinguely, leur connivence non seulement amoureuse mais aussi artistique, car leurs œuvres, bien que distinctes, se construisent à partir du socle commun de la vitalité, du hasard et du jeu, où les idées d’esthétique et de belles manières sont des aberrations bien trop culturelles. Si on osait, on dirait que ces Nanas sont des Hourloupes figuratives, ce qui est une toute autre manière de les percevoir, non pas en organisme maladroit, infirme, peu abouti, mais en amas cellulaire potentiel, positif.


Hon / Elle

Le plus étonnant, cependant, est Hon (Elle, en suédois), la sculpture étant construite pour le Moderna Museet de Stockholm en 1966. La Nana est gigantesque, longue de vingt-huit mètres sur neuf de large et six de haut ! Grande, "afin que les hommes se sentent tout petits à ses côtés", dit l’artiste. Couchée sur le dos, le visiteur la pénètre par le sexe grand ouvert, puis on y prend du bon temps au bar ou au cinéma. Il est même possible de grimper jusqu’à son nombril qui s’ouvre par une trappe, et de là jouir d’une vue rare sur le corps étendu. Impossible de ne pas évoquer ici le viol incestueux dont Niki a été victime à l’âge de onze ans, et du climat familial violent sous les dehors les plus socialement affables, thème dont on ne pouvait parler à l’époque. Tout le monde savait, personne n’a rien dit. La hantise de cette cruauté hypocrite nourrit l’œuvre de l’artiste, qui n’évoquera cet épisode douloureux qu’en fin de vie. Il importe toutefois de noter que, malgré l’horreur qui l’a produite, Hon est peut-être et avant tout un merveilleux et innocent moment de récréation, pour les enfants aussi bien que pour les adultes, quelques attractions étant prévues à cet effet. Qui que l’on soit, la mise en scène, la taille et la féerie des ambiances fait que l’on y redevient petit, gamin, comme retombé dans la magie de l’enfant un soir de fête. En un mot, cette visite s’assimile pour toutes et tous, grands et petits, filles et garçons, à une partie de plaisir.

Peut-on en dire de même pour la série des Obélisques de 1987, avenants et malicieux, qui - ce n’est peut être pas un hasard - ressemblent tellement aux godemichés ? Ces œuvres sont le signe d’une sexualité décomplexée et positive, apaisée enfin. À la lumière de ceci, faut-il reconsidérer les Tirs sous l’éclairage de la revanche, en une manière de transformer la violence subie en jubilation, l’horreur en couleurs, une griserie dégoulinante, tout en sourire ? C’est fort probable, plutôt qu’y voir la dérision d’un art qui cherche le scandale pour exister, comme on l’a trop souvent dit. Niki de Saint Phalle raconte à propos de ces tirs : "Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir".


Habiter son corps

Plus gigantesque encore que Hon/Elle est Le Jardin des Tarots, à Garavicchio en Toscane, un ensemble qui compte vingt-deux sculptures bariolées grimpant jusqu’à quinze mètres de haut, inspirées du jeu de tarot. Construites entre 1979 et 1993, elles sont un hommage aux deux artistes qui ont le plus impressionné Niki de Saint Phalle jadis (hormis Jean Dubuffet), Gaudi et le facteur Cheval. Voici des marginaux de la bulle artistique, comme l’auteure, avec des œuvres mal considérées à leur époque, mais qui se passent fort bien du système des musées et des galeries. Tout à leurs germinations, elles poussent comme des champignons, littéralement, vifs et colorés, de guingois, asymétriques. Chacune des architectures-sculptures-peintures devient une grotte, à la fois préhistorique et contemporaine, dans tous les cas accueillante. Leur génitrice ne manque pas d’habiter longuement l’une d’elles, se réconciliant ainsi peu ou prou avec l’intimité de son corps abusé. Car, à l’intérieur, tout y est brisures et fragments, des débris qui renaissent et scintillent en éclats de lumière, féeriques, comme le plus brillant des diamants, où l’intérieur violenté du ventre devient éblouissements.

Niki de Saint Phalle
Structures for Life
New York
Jusqu'au 6 septembre
www.moma.org

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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