L'exercice du portrait

Muriel de Crayencour
19 octobre 2019

Le titre de l'exposition à voir à la Maison des Arts de Schaerbeek est en forme de question. Who are you ? invite près de 20 artistes contemporains à entrer en dialogue avec des œuvres anciennes trouvées dans les réserves de la maison et de la Commune, sur le thème du portrait.

Le portrait est en genre classique et largement pratiqué dans l'histoire de l'art. Les artistes actuels s'y essaient aussi, mais avec cette question ouverte : Qui êtes-vous ? la commissaire de l'exposition Myriam Louyest - créatrice de la Biennale d'Enghien, leur offre un vaste champ d'expérimentation. Pour se portraiturer, il s'agit donc de se questionner. Qui suis-je ? Et comment le dire, le montrer et le détailler ? Dès l'entrée dans la Maison, le double portrait en pied du roi Albert et de la reine Paola vous accueille. Il fait partie des collections de portraits de la Commune et est l'œuvre de Dirk Braeckman. A prendre avec un brin de décalage, comme entrée en matière !

Dans le petit salon, sur un vaste socle, sept bustes remontés des réserves, de sept personnalités de la Commune ou d'artistes du coin. Installés ainsi, ils forment un groupe saisissant. Cette accumulation rappelle celle des réserves dans lesquelles Myriam Louyest a eut ce même sentiment de surprise en y entrant. Un groupe encore dans le grand salon. C'est une vidéo de David Claerbout, Retrospection. On y voit une photo de classe en noir et blanc, avec quelques dizaines de jeunes hommes en costume et cravate, bien peignés, entourants leur prêtre et professeur. La caméra zoome avec lenteur sur chaque visage, qui, devant nos yeux hypnotisés, semble esquisser un sourire. Des coins de lèvres se relèvent, des yeux se plissent. 

Dans la bibliothèque, une œuvre multiforme d'Evelyne De Behr, Une chambre à soi ou la réalité du temps fragmenté est une installation qui s'étend sur toutes les étagères de bibliothèque impeccablement restaurée. Cet autoportrait de l'artiste se compose de fragments, livres, ébauches, objets façonnés ou récoltés, qu'elle a apporté de chez elle. Faisant référence dans son titre au livre Une chambre à soi de Virginia Woolf, qui s'interrogeait des conditions matérielles de la réussite des femmes artistes, Evelyn De Behr explique que son atelier se trouve dans la maison familiale et que son geste créatif est sans discontinuer interrompu par les taches familiales et les membres de la famille. En résulte une série de pièces restées à l'état d'ébauche, de presque œuvre ou de début d'œuvre. Ces fragments, mis ensemble, dessine un portrait très émouvant de l'artiste. Une des pièces les plus touchantes et majestueuses de l'exposition, à notre avis. 

Dans la salle à manger aux boiseries sculptées chargées, se tient Timo, une silhouette gracile par Hans Op de Beeck. Il résonne jovialement, à plus de 130 ans d'intervalle,  avec un portrait de Jeune garçon, Frère de l'artiste, de 1883, par Charles Goethals.

Quelques merveilles aussi à l'étage, ainsi l'autoportrait de Juan Canizares, lui aussi en forme de question, Et toi ? Nous avons déjà savouré les questionnements intimes de cet artiste argentin installé à Bruxelles dans ses expositions chez Rossicontemporary. Il a posé au sol de la chambre 16 chiffres qui égrènent autant de souvenirs de vie, de la naissance à aujourd'hui. Un plan de salle vous aide à vous promener dans l'espace : 1. Quand tout a commencé. 8. A l'école, ma maîtresse m'a dit : " un jour, tu seras artiste". 26. Je suis tombé amoureux. Ce soir-là, il y avait des lucioles dans l'air (...) Chaque étape de ce jeu de piste vous plonge dans vos propres questionnements et souvenirs. Sans une seule image, uniquement avec cette circulation dans l'espace et ces quelques mots, l'émotion vient. La dernière étape est une question : Et toi ? Qui es-tu ?

Sur le thème du portrait d'enfant, une sculpture de Maen Florin - dont nous aimons beaucoup les grandes têtes en céramique vernissées présentées chez Nadja Vilenne : petit buste en plâtre, tête rouge en caoutchouc. Il fait face à une sur toile sortie des réserves communales, de Fritz Hickmann, qui peint sa fille. Un triangle se forme avec un dessin à l'aspect malhabile, de Maxence Mathieu. Une évocation intense du monde de l'enfance. 

Dans la troisième chambre, d'improbables couples composés d'un œuvre ancienne et d'une œuvre contemporaine. Voici une toile de Sophie Kuijken et un portrait du chef de bureau à l'administration communale de Schaerbeek en 1845, par Charles de Riemaecker, peintre mais aussi employé de l'administration communale. Puis un masque au crochet de Stephan Goldrajch, qui toise avec humour un commandant des sapeurs-pompiers volontaires en grande tenue, par Edouard Meyer, au 19ème siècle. Le dernier chapitre de l'expo montre sept artistes sur le thème du portrait au travail. Entourant un étonnant plâtre de Jef Lambeaux, voici entre-autres 12 times falling de Toma Callemin, ou Clément de la série Emosong, de Giancoarlo Romeo, qu'on avait pu voir au Musée de la Photographie. 

Construite avec une grande subtilité, l'exposition explore, par l'exercice du portrait, les profondeurs de l'âme. Celle des artistes, celle de l'œuvre qu'ils nous offrent à voir et ... la nôtre. A ne pas manquer !

Who are you ?
Maison des Arts de Schaerbeek
147 chaussée de Haecht
1030 Bruxelles
Jusqu’au 1er décembre
Du mardi au vendredi de 10h à 17h, le samedi de 14h à 18h
www.1030culture.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.